Préfiguration/Vie de l'Heure Joyeuse/Vie des collections

L’Heure Joyeuse, une utopie née de la Première guerre mondiale

Les 90 ans de l’Heure Joyeuse ont été fêtés en novembre 2014, l’occasion de revenir sur une histoire peu connue. Le 12 novembre 1924 était inaugurée, au cœur du Quartier latin, une bibliothèque entièrement consacrée à la jeunesse, la première du genre en France, baptisée l’Heure Joyeuse. Un cadeau des Américains à la Ville de Paris. Cette date n’avait pas été choisie au hasard, mais parce que lendemain du jour anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918.

Inauguration de l'Heure Joyeuse, 3 rue Boutebrie à Paris, en 1924

La bibliothèque de l’Heure joyeuse. A droite, au premier plan : Eugène Morel (1869-1934), écrivain, critique littéraire et bibliothécaire français, Mrs Carolyn Griffiths, à gauche, présidente du Book Committee on Children’s Libraries, tenant un bouquet de fleurs. 12 novembre 1924. Paris, fonds patrimonial Heure Joyeuse.

« Il y a six ans aujourd’hui, le 12 novembre 1918, les membres du comité se réunissaient à New York […] pour contribuer, si cela leur était possible, à l’œuvre éducative de reconstruction dans les pays alliés. Tous les membres désiraient ardemment présenter aux enfants de France, en mémoire de leur courage pendant la guerre, un don qui les aiderait à s’adapter aux conditions nouvelles de vie, et qui serait pour eux et pour toujours une source de joie. […]Le nom choisi d’Heure Joyeuse traduit l’esprit de ce don et les intentions du donateur […]. La bibliothèque pour enfants éveille le meilleur de la curiosité des enfants envers les auteurs, une littérature mondiale pour la jeunesse se développera qui contribuera à une meilleure compréhension et entente au niveau international. » Discours d’inauguration, Mrs. Griffiths, présidente du Book Committee on Children’s Libraries, comité fondateur.

Photographie du CARD archives Bibliothèque Fessart

Photographie du CARD archives Bibliothèque Fessart

En 1918, un certain nombre de comités américains, après avoir soutenu l’effort de guerre s’engagent dans la reconstruction des départements ravagés. Ils ne se limitent pas au secteur économique mais se préoccupent également de favoriser l’accès à l’éducation et à la culture. Le plus important d’entre eux est le Comité Américain aux Régions Dévastées (C.A.R.D). Créé en 1916 en vue de secourir les blessés français, après 1918, il vient en aide aux populations du Nord de la France. Le CARD souhaite aussi apporter un soutien moral aux civils et en particulier aux enfants en ouvrant des centres sociaux pour les familles, des jardins d’enfants et des clubs de jeunes avec des livres, un piano ou phonogramme, des jeux, du cinéma. Le CARD fait également venir une bibliothécaire de la New York Public Library, Jessie Carson pour ouvrir des bibliothèques avec un coin pour les enfants dans des baraquements militaires. Elle organise un circuit de camionnettes circulantes, ancêtres des bibliobus, et instaure des heures du conte comme il est de tradition aux Etats-Unis.  « Le temps est venu d’employer tous les moyens pour essayer de ramener la vie d’avant-guerre dans les villages et par-dessus tout pour apprendre aux enfants à rire, à jouer et à rêver » (Jessie Carson) Un film a été tourné (vers 1921 ?) sur les activités du CARD. On y voit les premières bibliothèques (3 :46) et les camionnettes circulantes (4 :53) Ernest Coyecque, inspecteur des bibliothèques de la Ville de Paris, émerveillé, obtient du CARD une aide pour ouvrir une bibliothèque « moderne » dans le 20ème, la bibliothèque Fessart, avec une section jeunesse. Le Book Committee on Children’s Libraries, présidé par Caroline Griffiths, femme de diplomate, ira plus loin en matière de bibliothèques pour la jeunesse. Dès la signature de l’Armistice, le Comité apporte sa contribution à ce qu’elle entend être une œuvre de paix et offre à Paris et à Bruxelles cette institution déjà bien développée aux USA depuis les années 1880 et encore inconnue en France qu’est la bibliothèque pour les enfants.

L'Heure Joyeuse de Bruxelles

L’Heure joyeuse », n°1 rue de la Paille. Bruxelles (Belgique), 1922. Paris, fonds patrimonial Heure Joyeuse

Bruxelles ouvre sa première Heure joyeuse le 24 septembre 1920. L’Heure Joyeuse de Paris ouvre le 12 novembre 1924. C’est dans ce contexte de l’après Première guerre mondiale que sont nées les bibliothèques pour la jeunesse en France, destinées à former des citoyens du monde. Il s’agit aussi d’aider les enfants à récupérer du traumatisme et de diffuser l’utopie d’un monde en paix. Ses trois premières bibliothécaires, Claire Huchet, Marguerite Gruny et Mathilde Leriche, à peine plus âgées que leurs plus vieux lecteurs, imagineront des principes innovants, basés sur l’éducation nouvelle, pour favoriser la lecture. Ils seront repris par les bibliothèques et sections jeunesse qui se développeront par la suite, un certain nombre d’entre elles reprenant d’ailleurs le nom d’Heure Joyeuse comme un « label » de qualité. montage couv Concluons sur une belle envolée lyrique, un extrait du discours d’inauguration prononcé par Eugène Morel : «Pourquoi, dans quel espoir cette librairie d’enfant ? Parce que nous pensons que la bibliothèque libre, LA BIBLIOTHÈQUE DE TOUS EST L’ORGANE ESSENTIEL DE LA CITÉ MODERNE, parce qu’elle est L’ŒUVRE POST-SCOLAIRE PAR EX-CELLENCE, CELLE QUI DOIT NOUS ACCOMPAGNER TOUTE LA VIE. À quoi bon apprendre si tu cesses d’apprendre, à quoi bon savoir lire, si tu n’as rien à lire […]. Nous attendons deux choses de la librairie d’enfants. L’une d’instruire l’enfant, l’autre plus importante : instruire les grands, ceux-là qui n’y entreront pas […]. Beaucoup qui méprisaient s’y sont intéressés et voyant que cela prenait, nous avons dit aux enfants : marchez devant, MONTREZ-LEUR LA BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE, LA BIBLIOTHÈQUE AVEC DES FLEURS, AVEC DE BELLES IMAGES, ET MÊME DES HISTOIRES QU’ON RACONTE […]. Expliquez à ces vieux qui ne veulent pas comprendre ! Vous, ils vous écouteront, et ne leur dites même pas que c’est une bibliothèque, à ce mot les nez s’allongent : dites : c’est l’Heure Joyeuse. » Peut-on imaginer un projet plus ambitieux et plus utopique que celui-là ? L’influence des bibliothèques pour enfants n’a malheureusement pas suffi à garantir un monde en paix, mais l’héritage demeure.

Pour en savoir plus : Livre mon ami, Lectures Enfantines 1914-1954, exposition réalisée par L’Heure Joyeuse, commissaire Annie Renonciat L’Heure Joyeuse 1924-1994 – 70 ans de jeunesse, témoignages de lecteurs « Les collections patrimoniale de l’Heure Joyeuse rejoignent la médiathèque Françoise Sagan » Article écrit par :

viviane

Viviane

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3 réflexions sur “L’Heure Joyeuse, une utopie née de la Première guerre mondiale

  1. Pingback: Quatorze minutes il y a un siècle: l'Heure Joyeuse | Le magasin des enfants

  2. Merci de nous avoir fait découvrir cette très belle histoire de la création de l’Heure Joyeuse et de ces comités américains qui nous ont aidés après la guerre . Bravo et merci les américains ! Les générations d’aujourd’hui ne savent tout cela , quel dommage !

  3. Pingback: Apprendre à se servir des livres – nuage zéro

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