Vie culturelle/Vie de l'Heure Joyeuse/Vie des collections

Le livre pour enfants en révolution

Le fonds soviétique pour enfants du fonds patrimonial Heure Joyeuse est l’un des plus importants d’Europe. Il comprend plus de 1000 titres publiés entre 1917 et 1945, pour la plupart en russe mais aussi dans diverses langues des pays de l’ex-URSS.

Tout commence avec six brochures datant des années 1930, publiées à Moscou mais dont le texte est en français, découvertes dans les années 1990 par Françoise Lévèque, alors responsable du fonds patrimonial de la bibliothèque l’Heure Joyeuse à Paris. Trois albums de Samuel Marchak, Bagages, Les Poupons du jardin d’acclimatation et Le Citoyen distrait, font partie du lot.

Moj zoosad = Les poupons du jardin d’acclimatation

Françoise Lévèque enquête dès 1993 sur les auteurs soviétiques de ces livres et sur les éditions originales, dans le but de constituer un fonds d’ouvrages soviétiques pour enfants et d’organiser une exposition. Le projet est une réussite grâce à une succession de rencontres avec des libraires de livres anciens ainsi qu’avec la fille de Nathalie Parain, illustratrice russe des années 1930 pour la collection du « Père Castor » chez Flammarion. 124 titres de cette collection sont aujourd’hui consultables en ligne sur le site des bibliothèques patrimoniales et spécialisées de la Ville de Paris.

A l’occasion du centenaire de la révolution russe, ces trésors soviétiques du fonds patrimonial Heure Joyeuse s’exposent en septembre octobre et jusqu’au 10 novembre dans toute la médiathèque (en salle d’actu et d’expo au RDC, dans l’aile des albums et en salle de référence au premier étage), et s’invitent également dans les bibliothèques de prêt Lancry, François Villon, Robert Sabatier, Goutte d’or et Jacqueline de Romilly.

Dans nos murs, le plan suit celui de la bibliographie Cent livres pour ton enfant, publiée en 1931 à Moscou et Leningrad. Traduit par Béatrice Michielsen qui nous a offert une conférence sur le sujet le samedi 21 octobre, et faisant l’objet d’un article dans la Revue des livres pour enfants (N°296 de septembre 2017), Cent livres pour ton enfant recense et conseille à la femme soviétique les références à faire lire à ses enfants pour en faire de parfaits petits citoyens acquis au parti. Les titres présentés en vitrine sont soit cités expressément dans la bibliographie, soit des archétypes qui auraient pu y figurer. Quelques prêts de la bibliothèque universitaire des langues et civilisations (BULAC) viennent compléter notre florilège.

Les albums au caractère très politique racontant la construction du socialisme, les thèmes internationaux et les organisations communistes pour la jeunesse (octobristes, pionniers, komsomols…) sont présentés dans l’aile des albums.

Parad Krasnoj Armii = Le défilé de l’Armée Rouge

L’organisation des plans quinquennaux, le fonctionnement des industries, l’électrification sont présentés en salle d’actu, et les parties agricoles du plan (ainsi que l’industrie textile suivant la culture du coton et du lin) sont traitées en salle de référence au premier étage. S’y trouvent aussi les parties concernant la représentation des enfants et de la nature.

Pâtiletka = Le plan quinquennal

Dans la salle d’exposition, en regard du travail de l’illustrateur BlexBolex, sont regroupés une trentaine d’albums, qui font tous partie de la catégorie dite des « livres amusants » (propagande moins marquée, thèmes plus légers et divertissants) de Cent livres pour ton enfant. Cette sélection s’est effectuée autour de trois axes principaux :

Un certain nombre d’albums tournent autour du thème de la devinette et laissent l’enfant résoudre des rébus, découvrir des « dessins magiques » (à visualiser avec des lunettes spéciales qui séparent l’image bleue de l’image rouge, selon la technique des anaglyphes) et souvent des illustrations jouant sur les silhouettes, les ombres, comme on peut le voir chez l’illustrateur Lev Ioudine qui travaillait en papiers découpés.

Kto ? = Qui ?

Le deuxième axe, celui des jouets à fabriquer soi-même, est un thème intéressant car emblématique de la période historique des années 1930 en URSS, mais aussi en Europe. En effet, partout où les avant-gardes artistiques dites « constructives » (donc héritées directement du constructivisme soviétique : le Bauhaus en Allemagne, De Stijl aux Pays-Bas) ont marqué la société, la vie quotidienne s’en est vue bouleversée, et ce jusqu’au domaine du jouet pour enfants.

En Russie, après la révolution de 1917 et la prise du pouvoir par les bolchéviques, les artistes désirent poursuivre le mouvement amorcé par le Monde de l’Art au début du siècle. Après 1917, les artistes veulent aller encore plus loin : ils ne visent plus seulement la synthèse des arts, mais la synthèse de l’art avec la vie. L’art cherche donc à toucher le public le plus large possible, jusqu’aux enfants, pivots de la révolution. La période qui s’ouvre s’avère fertile pour l’abstraction, qui est encouragée par l’État soviétique car elle met fin à des siècles d’art figuratif traditionnel, qui rappelle trop le régime tsariste. L’art doit être fonctionnel, utilitaire, collectif et moderne. Les artistes comme Tatline ou Rodtchenko préfèrent même la dénomination de « techniciens »… Dans les industries du textile et de la céramique on remplace les motifs floraux par des motifs géométriques abstraits, et l’on fait de même pour d’autres domaines et supports comme le livre (dont le livre pour enfants), les affiches, les revues et magazines, les décors de théâtre… Tout le monde doit mettre « la main à la pâte », et les enfants sont invités à faire de même par le biais de leurs livres. Les albums suggèrent de se munir d’une paire de ciseaux, de prendre les choses en main, ce qui implicitement peut être entendu comme une exhortation à l’élaboration de la nouvelle esthétique du monde prônée par les constructivistes, l’esthétique de la révolution.

Conservant les théories pédagogiques amorcées par l’avant-garde et les enrichissant de ses idéaux, Paul Faucher, le fondateur des « Albums du Père Castor » que nous connaissons bien en France, reprend entièrement l’idée de la participation du lecteur à l’album, et développe le concept de « co-construction » du livre grâce à toute une série d’albums de jeux ou d’activités avec l’illustratrice d’origine russe Nathalie Parain.

Igruški = Les jouets

Enfin, sont regroupés sous la troisième et dernière thématique « sens dessous-dessous » une série d’albums jouant sur la vague du « nonsense » anglais avec les objets et humains qui n’en font qu’à leur tête d’un côté, et les animaux de l’autre.

On retrouve à cette période, parmi les livres dits « amusants » le thème récurrent des objets du quotidien qui se rebellent et décident de partir à l’aventure vivre leur propre vie. Ils font la révolution à leur manière et se libèrent du joug de l’utilitarisme qui leur était assigné… Métaphore de l’étouffement que pouvaient ressentir certains auteurs et illustrateurs devant se conformer à une certaine idéologie en place ? Ces livres cumulent des scénarios catastrophe où la terre tourne à l’envers : une ville inondée à cause d’un robinet mal fermé, un incendie, une gazinière qui s’enfuit de la maison, un voyage jalonné de péripéties…

Vot kakoj rasseânnyj = Quelle distraction !

On marche aussi sur la tête quand il s’agit d’histoires d’animaux : les rôles s’inversent entre humains et animaux, ces derniers adoptent des allures anthropomorphiques… Ils n’ont plus besoin des hommes pour vivre libres et heureux. Cette partie comprend enfin une dernière vitrine, consacrée à l’écrivain Kornej Cukovskij, inquiété et censuré plus d’une fois pour avoir tenté de faire passer en filigrane des idées de révolte contre le régime dans ses albums. On pense certainement en premier à ses livres quand on cherche un personnage animal célèbre dans la littérature enfantine soviétique : Krokodil Krokodilovitch, la mouche Zizouche, le docteur Aïebolit qui parcourt le monde pour soigner les bêtes…

O glupom myšonke = Un souriceau idiot

Cet échantillon d’un riche patrimoine reste donc à découvrir jusqu’au 10 novembre à la médiathèque Françoise Sagan, et un vaste chantier de catalogage et de conditionnement sur cette collection est en cours pour permettre d’y accéder dans de meilleures conditions.

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