Vie culturelle/Vie des collections

Bla Bla Thé du 2 décembre 2017

Un inhabituel comité restreint (la grisaille glacée n’incitant pas spécialement à sortir de chez soi) s’est réuni samedi 2 décembre. Eliane et Guy, entourés de Christiane et Stéphane de l’équipe de la médiathèque, ont finalement été rejoints par Nicolas.

Stéphane a choisi de présenter tout d’abord le curieux Journal de ce que j’apprends chaque jour de Victor Hugo. Le texte a été réédité en 2012 par les discrètes éditions indépendantes D’ores et déjà (sises dans le Xe arrondissement) qui disposent d’un petit catalogue de textes historiques intéressant. Victor Hugo a décidé de rédiger à partir de juillet 1846 un journal de l’accroissement quotidien de ses connaissances : faits scientifiques, historiques, anecdotes politiques, sociales et culturelles, saynètes … sont ainsi rapportés. Son déroulé dresse le portrait d’un écrivain au travail, soucieux de rapporter du matériau qui semble trivial en apparence et que lui, souhaite pour son édification personnelle. La personnalité de Victor Hugo se dessine au travers de cette collection de détails, parfois cruels, parfois spirituels. Les événements feront que Victor Hugo abandonnera son journal au tout début de l’année 1848. Il ne cessera jusqu’à sa mort d’écrire mais c’est à titre posthume que furent publiés la masse de ses notes amassées depuis sa jeunesse. Le Journal de ce que j’apprends tous les jours, incorporé au départ au corpus de Choses vues, ne sera publié qu’à part pour la première fois en 1965. Les éditions D’ores et déjà en proposent à nouveau le contenu jubilatoire, moyen de connaître de l’intérieur le monstre littéraire, écrivain, poète et politicien visionnaire.

Le plaisir d’une forme courte et originale se retrouve dans Les nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, autre choix de Stéphane. Au début du vingtième siècle, Félix Fénéon, employé par le journal Le Matin a rédigé près de 1200 dépêches de 150 signes maximum (en quelque sorte, l’ancêtre du tweet). Avec l’art consommé de dire beaucoup avec peu, et de façon mordante, c’est une véritable main courante de la comédie humaine de l’époque qui nous est proposée : crimes, larcins, accidents, décès brutaux, procès, mouvements sociaux… Une compilation tragique et méchamment drôle.

Guy s’est enthousiasmé pour la fin extraordinaire et déroutante (10 pages exceptionnelles selon lui) de Trois jours chez ma tante d’Yves Ravey, un roman dans lequel l’auteur pousse son style à son paroxysme : une écriture sobre au service d’un suspense dévorant. La mécanique du récit est celle d’emboîtements parfaits. Marcello Martini a quitté la France depuis une vingtaine d’années quand il est convoqué par sa tante, qui lui annonce qu’elle va lui couper les vivres en interrompant le virement mensuel effectué sans faute depuis 20 ans. Et ce n’est pas tout : elle envisage de le déshériter. Marcello Martini a peu de temps devant lui, dans le bras de fer qui l’oppose à sa tante pour récupérer le morceau. On l’attend en Afrique, au Liberia, où il s’occupe d’affaires humanitaires. Ce retour le propulse dans le passé, 20 ans en arrière, au cœur des événements qui ont précédé et précipité son départ de la France… Le récit est déroulé à la première personne et c’est donc à travers son propre récit que l’on découvre qui est Marcello Martini, progressivement démasqué au gré des événements qui s’enchaînent et qu’il a de plus en plus de mal à maîtriser, laissant le piège se refermer sur lui.

Une jolie fille comme ça d’Alfred Hayes (1911-1985, né au Royaume-Uni mais ayant vécu aux États-Unis) est un des quatre romans traduits en français de cet auteur, celui-ci par l’auteure Agnès Desarthe qui le préface. Il s’intéresse à la courte et mortifère histoire d’amour entre un scénariste à succès et une actrice ratée que le premier a sauvé d’une tentative de suicide, sur fond d’Hollywood des années 1950 et 1960. Les héros n’ont pas de nom, le discours est indirect mais « Alfred Hayes construit un huis clos comme on piège deux souris dans une même cage, pour voir laquelle dévorera l’autre ». L’homme, marié, ne parvint à voir son amante qu’en quelques lieux. Leur seule échappée, un dimanche à Tijuana, ne les mènera qu’à assister à une corrida : métaphore de ce qui attend la jeune femme et pages fortes, critiques, justes, du point de vue de la femme, elle aussi condamnée à être mise à mort par les hommes dans une arène qui n’est autre qu’Hollywood. La relation se désintègre finalement avec le délire alcoolique et paranoïaque de l’héroïne. Une sombre anatomie du rapport à l’autre dans une ville où tout se monnaie, rapportée par Guy.

Eliane s’est rendue à plusieurs séances proposées par le festival international Jean Rouch (festival de films documentaires ethnographiques). Elle rapporte de vives impressions de plusieurs documentaires.

  • La bergère des glaces de Stanzin Dorjai Gya. Dans la région montagneuse du Ladakh, dans l’extrême nord de l’Inde, la bergère Tsering mène paître son troupeau de 300 moutons et chèvres pashmînâ sur les hauts plateaux de l’Himalaya, à 5 600 mètres d’altitude. Au milieu de ce paysage aride, elle passe ses journées avec ses bêtes, sous la menace permanente des loups et des léopards des neiges. Durant un an, son frère l’a filmée. Des images aussi rares qu’émouvantes, à la sublime photographie, où l’on découvre le rapport presque maternel qui lie la bergère à ses bêtes. Une vie rude où domine la volonté d’aller de l’avant et une sagesse immense.
  • La colère dans le vent d’Amina Weira, qui enquête sur l’histoire de son père, travailleur des mines d’uranium à Arlit au Niger. Les mines exploitées depuis 1976 (par Areva en particulier) ont amené l’explosion anarchique de la ville ainsi qu’un désastre sanitaire : la poussière d’uranium est partout dans les sables et le vent du désert. Poignant et touchant pour Eliane qui connaît bien le Niger et cette région.
  • La pyramide humaine de Jean Rouch, un documentaire de 1959, tourné en Côte d’Ivoire. L’arrivée d’une nouvelle élève venue de métropole dans une classe du lycée d’Abidjan est l’occasion de mettre en relief les difficultés des relations interraciales. Les élèves interprètent leur propre personnage dans une « fiction » empreinte de vérité et d’humanisme, tournée avec des moyens minimalistes. Un Jean Rouch – qu’Eliane admire – peu connu.

Parce qu’elle lui a plu, Nicolas nous parle de la BD Petite Voleuse de Michael Cho, rattachée à la sélection thématique du moment à la médiathèque Françoise Sagan, Haut en couleurs. Corrina Park a beaucoup de projets. Diplômée de littérature anglaise, elle veut écrire l’histoire d’un romancier à succès. Mais cinq ans plus tard, désenchantée, subissant un emploi dans la publicité qui lui déplaît, une vie amoureuse désastreuse et un échec littéraire, la jeune femme trouve dans le vol le seul réconfort qui justifie son existence. Jusqu’à ce qu’un événement apparemment anodin n’y donne un autre sens…

Inspiré par le sujet de la couleur, Nicolas évoque le traitement chromatique des images du film Valérian et la Cité des mille planètes de Luc Besson. Sans vouloir se prononcer sur les qualités du film, il a trouvé intéressant que soit traduite aussi visuellement l’emprise négative/maléfique grandissante qui marque le déroulé du scénario.

Christiane partage ensuite le plaisir qu’elle a eu à lire le roman Soie de l’Italien Alessandro Barrico, paru pour la première fois il y a 20 ans. Ce roman historique s’enracine dans la France du milieu du XIXe siècle autour du personnage d’Hervé Joncour. Celui-ci vend aux producteurs de soie des œufs de vers à soie. Une épidémie qui atteint les vers à soie l’oblige à un épique voyage continental jusqu’au lointain Japon pour se procurer de nouvelles souches saines. Il y fait la connaissance du maître Hara Kei et d’une jeune femme mystérieuse dont il tombera silencieusement amoureux. Hervé Joncour mènera en tout quatre expéditions au Japon, ému un peu plus à chaque fois par la rencontre qu’il y a fait. La guerre, les progrès de la science finissent par interrompre les voyages. Un jour, lui parvient une lettre en japonais qu’il doit faire traduire pour découvrir ce qu’il ne soupçonnait pas… Christiane a apprécié d’être emportée dans un voyage répétitif et lent et par le tissage, en fils impalpables, d’une histoire d’amour mystérieuse qui s’étire sans qu’elle ait réellement commencé, le tout raconté avec délicatesse.

Les autres choix de Christiane sont deux films.

Velvet Goldmine de Todd Haynes fait un petit clin d’œil au rock à paillettes des années 70 et à des phénomènes tels que David Bowie et Iggy Pop. Au-delà de ces repères connus, ce film musical nous avertit dans les premières minutes « Même si ce qui va suivre est de la fiction, il faut monter le son au maximum ». L’histoire se déroule autour d’Arthur (Christian Bale), un journaliste anglais expatrié à New York qui doit enquêter 10 ans plus tard sur la grande star du rock Brian Slade (Jonathan Rhys Meyers) – qui a disparu en programmant sa propre mort sur scène lors de sa tournée mondiale en 1974. Voilà Arthur submergé des souvenirs d’une époque où Brian Slade et l’autre grand nom du glam-rock Curt Wild (Ewan McGregor) influençaient sa vie. C’est un film qui montre une génération désireuse de changer le monde par en subvertissant les mœurs communes. Brian Slade le déclare dans une de ses interviews, quand il prône la révolution sexuelle et l’amour libre. Pour ceux qui aiment le rock, Velvet Goldmine est porté non seulement par cette espèce de « conte de fée spatial » basée sur la mémoire et l’enquête sur les chemins qu’ont pris les personnages, mais aussi par sa bande sonore – Lou Reed, Iggy Pop, Brian Ferry, Brian Eno… Un vrai régal !

Nicostratos le pélican de Olivier Horlait s’inscrit dans un tout autre genre. Yannis (Thibault Le Guellec) a 14 ans et vit avec son père Démosthène (Emir Kusturica) sur une petite île grecque. Après la mort de l’épouse de Démosthène, la relation avec son fils est difficile. Lors d’un voyage à Athènes, Yannis s’achète un jeune pélican capturé qui probablement allait mourir sur un grand navire de marchandises. Par peur de la réaction de son père, il est contraint de cacher le grand oiseau qu’il nomme Nicostratos. Grâce à Nicostratos, Yannis devient la vedette de l’île et Nicostratos, l’attraction touristique du village. Mais un accident va transformer la relation tendue entre le père et le fils en une amitié et révéler l’amour que Démosthène avait du mal à exprimer. Le film nous invite à suivre petit à petit les évolutions de vie de Yannis, de petit garçon à son adolescence en passant par son premier amour, et le voir, avec l’aide de son père, prendre son envol. Ce film est une adaptation du roman Nicostratos d’Eric Boisset. Filmé dans les îles de Milos et Sifnos, leurs paysages magnifiques servent de décor à cette jolie histoire d’amitié et de complicité entre Yannis et le pélican Nicostratos.

Le tour de table achevé, les participants à leur habitude rebondissent sur l’actualité ou sur des œuvres qui leur ont été présentées. Adepte de la Cinémathèque, Guy attend qu’une rétrospective soit consacrée à Robert Guédiguian (dont le dernier film La Villa est sorti en septembre 2017). Depuis plus de trente ans, le réalisateur travaille avec une équipe de comédiens fétiches (Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan…) et implante la plupart de ses fictions dans le quartier marseillais de l’Estaque. D’après Guy, il a réussi, par cette formule, à créer un microcosme emblématique de l’histoire sociale et politique de la France.

La rétrospective consacrée en ce moment à Max Ophüls à la Cinémathèque permet d’évoquer son fils, Marcel, et une de ses œuvres les plus fortes, Le Chagrin et la Pitié, chronique d’une ville française sous l’occupation de 1940 à 1944, qui met à mal le mythe français du « tous résistants ». Sur cette période de l’histoire, Stéphane recommande une série BD, Il était une fois en France de Fabien Nury et Sylvain Vallée, retour sur le cheminement ambigu de Joseph Joanovici, « Monsieur Joseph », juif roumain devenu l’homme le plus riche de France pendant l’occupation (ferrailleur, collabo, résistant, il fut pour certain un criminel, pour d’autres un héros) et  C’est la guerre de Louis Calaferte, la chronique, terrible pour les adultes, de l’occupation vue par un enfant de onze ans.

Ainsi se termine notre rendez-vous mensuel avec nos participants. Merci à eux.

Prochaine édition : samedi 6 janvier à 11h (malgré les vacances scolaires). Venez nombreux.

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Une réflexion sur “Bla Bla Thé du 2 décembre 2017

  1. merci Stéphane pour le compte-rendu détaillé de ce dernier « blablathé » 2017.
    Bonnes fêtes de fin d’année à toute la chaleureuse équipe de la médiathèque.
    Au Revoir en 2018
    Eliane

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