Vie culturelle

Bla Bla Thé du 6 janvier 2018

Anne, Eliane, Catherine et Guy se sont retrouvés avec Sylvie et Stéphane de l’équipe de la médiathèque pour la première édition 2018 de notre rendez-vous mensuel.

Eliane s’est enthousiasmée pour le roman Légende d’un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant, très belle investigation littéraire de la vie du poète Robert Desnos (1900-1945), « magnifiquement racontée » selon elle. Scandée par des vers du poète, cette fiction nous entraîne sur les pas de l’ami des surréalistes, l’auteur à la vie épique, à Paris ou de par le monde, héroïque par son engagement, ce qu’il paiera de sa vie. Il décède, libre mais mortellement atteint par le typhus, au camp de Terezin en juin 1945. L’auteur s’identifie à Youki, le grand amour de sa vie, pour nous faire mieux le suivre, jusqu’au bout de son chemin. Sur fond d’histoire artistique, médiatique et politique de la première moitié du XXe siècle, ce fabuleux portrait d’un grand poète est une réussite.

 

C’est également d’une vie romancée, celle de la poétesse Mina Loy, dont nous parle Guy ensuite, avec Mina Loy, éperdument de Mathieu Terence, « un livre attachant ». La vie de Mina Loy tient du roman autant que de la légende. Née dans l’Angleterre victorienne et morte dans l’Amérique des sixties, elle a traversé deux guerres, vécu sur trois continents et dans les plus belles villes, de New York à Paris en passant par Mexico, frayé avec toutes les écoles de la modernité, du futurisme au féminisme, connu, parfois aimé, les grands génies de son temps, Marcel Duchamp, Djuna Barnes, Joyce, Freud ou encore Picabia. Mariée jeune à un homme sans qualités, passionnément amoureuse du poète et boxeur Arthur Cravan qu’elle suivra, en pleine Première Guerre mondiale, jusqu’au Mexique où il disparaîtra en mer. Cosmopolite, intrépide et aussi seule que libre, elle fut poète, peintre, intellectuelle et essayiste, aventurière avant tout, un être très vivant et méconnu. En quelques étapes majeures à Londres, Munich, Florence et Paris, un récit haletant dans lequel on découvre la vie hors norme de cette femme d’exception, qui nous en apprend plus aussi sur la vie des intellectuels américains présents en Europe et à Paris dans les années 1920. Anne propose sur le même sujet la lecture du Passage de l’Odéon de Laure Murat.

Anne se passionne pour le Vietnam, pays qu’elle a visité depuis sa première participation au Bla Bla Thé l’année dernière. Elle s’intéresse à des lectures qui lui permettent d’approcher un peu l’histoire et la culture de ce pays. Sorti à l’automne dernier, le roman Le sympathisant de Viet Thanh Nguyen est « fascinant » selon elle. Ce pavé de presque 500 pages, sans une ligne de dialogues, nous offre, sous les oripeaux du roman d’espionnage, une réflexion philosophique et existentialiste d’une grande profondeur. Le narrateur (qui restera anonyme et qui entreprend de retracer sa vie, alors qu’il est emprisonné, on ne sait encore ni où ni pour quel motif) est né des amours transgressives d’une Vietnamienne et d’un prêtre français. Lorsque commence son récit, nous sommes en 1975, Saigon est sur le point de tomber, et lui de fuir le Vietnam vers les États-Unis dans les ­bagages du général de l’armée sud-vietnamienne dont il est le conseiller — en apparence, car il est en réalité un agent communiste infiltré. Déroulant l’itinéraire de son agent double réfugié en Californie, bientôt consultant technique d’une superproduction hollywoodienne sur la guerre du Vietnam tournée aux Philippines, aspirant toujours à retrouver Saigon devenue Hô Chi Minh-Ville, l’auteur  revisite de manière inédite la guerre du Vietnam et l’incarne par une personnalité à l’identité ambiguë. Un grand roman sous les auspices de Graham Greene et d’Albert Camus. Anne a également beaucoup aimé Peste & Choléra de Patrick Deville. Cette biographie romancée du bactériologue Alexandre Yersin, membre de l’Institut Pasteur, découvreur en 1894 du bacille de la peste, nommé en son honneur Yersinia pestis, nous entraîne en Indochine française sous la plume de l’écrivain voyageur.  L’aventure et la poésie, la médecine et la géographie, l’érudition et la fantaisie, la mélancolie et l’ironie se disputent de bout en bout la vedette. Un extraordinaire destin, historiquement dense, que celui de cet homme né en 1863 en Suisse et mort quatre-vingts ans plus tard à Nha Trang, dans l’actuel Vietnam.

Sylvie a eu un coup de cœur pour le roman de science-fiction/anticipation La servante écarlate de Margaret Atwood, publié en 1985 (trente ans déjà !) et son adaptation en série, d’aussi bonne qualité. Le livre décrit une société dominée par une secte politico-religieuse dans laquelle hommes et surtout femmes sont asservis. Les femmes y sont divisées en trois castes ; les Épouses maîtresses de la maison, les Marthas responsables de l’entretien de la maison et les Servantes écarlates, esclaves sexuelles dont le seul rôle est la reproduction dans une société devenue infertile suite à une combinaison de pollutions environnementales et de maladies sexuellement transmissibles. Tous les inutiles et les dissidents sont condamnés à mort ou à la déportation, ce qui revient au même. La série réalisée par Bruce Miller en 2017 avec Elisabeth Moss et Joseph Fiennes reprend fidèlement l’histoire du roman. Elle a été primée de nombreuses fois et a notamment obtenu le prix de la meilleure série et celui de la meilleure actrice aux Golden Globes 2018. Livre et série sont tous deux complémentaires et passionnants. Le roman développe très précisément la psychologie des personnages et entre au plus profond de leur intimité, la série  y ajoute une dimension humaine et palpable, et l’utilisation très maîtrisée des flash-back sur la vie d’ « avant » nous pousse à une très forte empathie envers les personnages. À lire donc, et à voir surtout, en cette période troublée où le retour à un certain ordre moral fait des ravages.

Stéphane présente Une femme chez les chasseurs de têtes de Titaÿna, une compilation d’articles et de reportages journalistiques grand format, paru aux nouvelles éditions Marchialy qui se spécialisent dans la « littérature du réel » (reportages, chroniques, récits). Titaÿna est le nom de plume d’Elisabeth Sauvy (1892 -1966), un personnage célèbre dans les années 20 et 30. Journaliste et auteure, mondaine et aventurière à la fois, pilote d’avion, elle incarnait une certaine image de la femme indépendante, en mouvement. Ce destin extraordinaire s’est achevé par un grand gâchis personnel. Titaÿna a mis un temps sa plume au service de la presse collaborationniste. À la Libération, on se souviendra de cette faute, et elle sera accusée d’espionnage et emprisonnée douze mois. Relâchée faute d’une accusation étayée, elle fuira la France en catimini pour se refaire une vie discrète en Californie. L’oubli passera alors sur son personnage et son œuvre. Écrit bien avant cette déchéance, Une femme chez les chasseurs nous emmène en Indonésie, en Perse et aux États-Unis dans divers reportages menés par une Titaÿna au sommet de son art. On a comparé ses papiers à ceux d’Albert Londres, de Kessel ou de Cendrars. Un style certain, piqué parfois de poésie, parfois d’un certain désenchantement. Stéphane évoque ensuite Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley de Hannah Tinti, un roman américain paru l’année dernière. Samuel Hawley, marginal, homme de main d’escrocs et de cambrioleurs et passionné d’armes à feu, a sur le corps douze cicatrices de blessures par balles. Loo, sa fille de 12 ans, aimerait en savoir plus sur les troubles circonstances de de la disparition de sa mère, morte peu de temps après sa naissance. Quand le père et la fille s’installent dans le village d’origine de la mère de Loo, le passé va refaire surface. Le roman est un habile mélange de genre, road-trip, roman noir, roman d’initiation. Il nous fait voyager à travers les États-Unis et est entrecoupé du récit des événements qui provoquèrent chaque blessure de Samuel. Un beau roman sur l’amour père-fille au travers de deux personnages à la vie bien peu rangée.

Catherine prend le relais pour nous parler d’un de ses derniers plaisirs cinématographiques, Queen & Country de John Boorman, inspiré par la jeunesse du réalisateur. 1952. Bill Rohan a 18 ans et l’avenir devant lui. Pourquoi pas avec cette jolie fille qu’il aperçoit sur son vélo depuis la rivière où il nage chaque matin ? Cette idylle naissante est bientôt contrariée lorsqu’il est appelé pour effectuer deux années de service militaire en tant qu’instructeur dans un camp d’entraînement pour jeunes soldats anglais en partance pour la Corée. Bill se lie d’amitié à Percy, un farceur dépourvu de principes avec lequel il complote pour tenter de faire tomber de son piédestal leur bourreau : le psychorigide Sergent Major Bradley. Tous deux parviennent néanmoins à oublier un peu l’enfermement et la discipline à l’occasion de rares sorties… Catherine a apprécié ce film plein de vie et des efforts de deux jeunes gens pour desserrer le carcan rigide de leur vie militaire.

Dans le pêle-mêle qui caractérise souvent la fin du Bla Bla Thé sont évoquées diverses œuvres récentes ou moins. Guy incite à voir ou revoir le film Shock corridor de Samuel Fuller (rétrospective actuellement à la Cinémathèque), dans lequel, en vue d’obtenir le prix Pulitzer, un journaliste cynique et ambitieux se fait passer pour fou et interner dans un asile afin d’enquêter sur un meurtre… Mais plus il se rapproche de l’assassin, plus sa propre folie le guette. Un film dur. En 2018, nombreux seront les hommages et les commémorations consacrés au cinquantenaire de Mai 68. Sorti au tout début du mois, Un arbre en mai de Jean-Christophe Bailly (lecture de Guy en cours) revient sur l’expérience estudiantine de Nanterre, plus sous une dimension poétique que politique, et met en l’exergue l’aimantation des souvenirs. Dans des échanges autour de personnalités qui impressionnent aujourd’hui par leur maîtrise du verbe, les noms de Michel Serres (dernier essai : C’était mieux avant !) et d’Edgar Morin viennent dans la conversation. Un roman de jeunesse de celui-ci, publié en 2017, 70 ans après son écriture, L’île de Luna, divise Guy et Anne. « Bouleversant » pour le premier, il a beaucoup déçu la deuxième. Voilà bien la preuve que le Bla Bla Thé offre matière à débat et que les livres, films, spectacles… qui y sont présentés et défendus peuvent aussi ne pas dégager un consensus. C’est tant mieux.

Merci aux participants d’avoir partagé ce moment chaleureux avec nous. Prochain rendez-vous le samedi 3 février 2018 à 11h.

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