Vie culturelle

Bla Bla Thé du 3 février 2018

Nouveau rendez-vous chaleureux en présence de Violetta, Marie-Françoise, Catherine, Guy et Elias, ainsi que les bibliothécaires Stéphane et Maxime.

La discussion démarre à bâtons rompus autour de la qualité « excellente » de différentes émissions produites par France Culture, dont plusieurs des participantes et participants sont des auditrices et auditeurs.

Pour Catherine, c’est une source importante de découvertes ou de redécouvertes culturelles. Les jours précédents, elle a ainsi entendu parlé :

Maxime a aimé un roman de François Beaune, Une vie de Gérard en Occident dont le titre annonce une certaine teneur comique. On y fait la connaissance d’un type aussi banal qu’extraordinaire, résident de Saint-Jean-des-Oies, bourgade imaginaire de Vendée (où l’auteur a bénéficié d’une résidence d’écrivain), qui héberge pour quelques semaines Aman, un réfugié érythréen . On vit avec eux l’attente de la députée et des invités que Gérard a conviés pour un repas en l’honneur d’Aman. Pendant que ce dernier boit les paroles du premier, Gérard boit tout court. Un verre appelant l’autre, Gérard s’épanche et déroule le fil de sa vie. Travail, jeunesse, amitié, santé, voyage, amour… Tout y passe, sur un ton tendre et imbibé, mais sans jamais verser dans la brève de comptoir. Dans un tout autre registre, l’évocation de Jacques Carelman a ravivé beaucoup de souvenirs. En plus d’être l’auteur de la célèbre affiche du CRS à la matraque en 1968, il est également celui d’un pastiche du catalogue UniFrance, Le catalogue des objets introuvables, paru en 1969. Ses trouvailles sont garanties absolument inutilisables.

Guy présente quatre ouvrages. Tout d’abord, le roman Faire mouche de Vincent Almendros, un texte ramassé et ciselé qui confirme le talent de cet auteur pour décrire en peu de mots les paysages, les atmosphères et les âmes chargées. Avec sa supposée compagne, Laurent revient à Saint Fourneau pour le mariage de Lucie, sa cousine. Mais c’est surtout pour revoir son oncle, gravement malade, avant qu’il ne meure, qu’il est là. Il n’a pas envie de revoir sa cousine, pas plus que sa mère. Ce voyage l’oblige à replonger dans un passé qu’il a depuis longtemps relégué : une enfance recluse dans la pauvreté paysanne du centre de la France, la mort suspecte de son père, l’eau de javel que sa mère lui a fait avaler, les soupçons et les rancœurs de sa cousine, les sous-entendus, les silences… Ensuite, Guy évoque deux courts ouvrages aux éditions Allia du sinologue suisse Jean-François Billeter, Une rencontre à Pékin et Une autre Aurélia. L »auteur raconte d’abord sa découverte de la Chine dans les années soixante entre les deux secousses historiques du « Grand bond en avant » et de la « Révolution culturelle », sa rencontre avec une jeune femme, Wen, issue d’un milieu opposé politiquement aux communistes et donc suspect aux yeux du pouvoir. Elle deviendra sa femme. Après son décès en 2012, l’auteur tient une sorte de journal poignant de l’absence de l’être aimé, un très beau témoignage sur l’amour et le pouvoir de l’imagination sur la mémoire. Enfin, le roman Une chance folle d’Anne Godard raconte l’histoire de Magda, brûlée quand elle était bébé, et qui grandit avec une blessure qui peine à se refermer, au gré d’opérations et de cures thermales dévastatrices. Au fil de pages sensibles, elle se réapproprie son histoire, en s’opposant au personnage de sa mère, omnisciente depuis ce tragique épisode et qui, de façon empoisonnée, lui enjoint de tout subir, tout accepter, au nom de sa « chance folle » de survivante.

Stéphane a été emballé par le dernier roman Des jours sans fin de l’Irlandais Sebastian Barry (une prochaine acquisition de la médiathèque), une épopée historique pleine de vacarme et de violence, aux ramifications existentielles aussi, qui nous entraîne sur les pas de Thomas McNulty, un orphelin irlandais parti aux États-Unis au milieu du XIXe siècle à la recherche d’une vie meilleure, d’une famille et d’amour, qu’il trouvera sous l’uniforme auprès de son ami et amant John Cole, de Wynona, leur fille adoptive et de camarades soldats. Un texte fort qui repose sur une voix, celle de Thomas McNulty. D’origine populaire, il s’exprime comme tel. Le travail d’écriture est là. Les phrases sont courtes, épurées, l’expression est « vulgaire » (au sens contraire de « littéraire »). Pourtant c’est d’une puissance imagée rare. Sebastian Barry évoque une violence terrible, les souffrances, le sang, la beauté du monde aussi et la quête d’un sens que nous humains cherchons à donner à notre passage sur terre (aussi particuliers soyons-nous ou pensons-nous être car ce roman nous parle aussi, au travers de son personnage principal, d’homosexualité et d’identité sexuelle, avec beaucoup de justesse et de délicatesse).

Marie-Françoise nous parle ensuite du roman Leçons de grec de Han Kang, romancière coréenne née en 1970, très célèbre dans son pays. Au cœur du livre, une femme et un homme. Elle, étudiante, a perdu sa voix ; lui, vieux professeur, perd peu à peu la vue. Les blessures de ces personnages s’enracinent dans leur jeunesse et les ont coupés du monde. À la faveur d’un incident, ils se rapprochent et, lentement, retrouvent le goût d’aller vers l’autre, le goût de communiquer. Plus loin que la résilience, une ode à la reconstruction des êtres. Un texte non linéaire, plus proche du tissage, riche en allers et retours, très souvent poétique et marqué par une conception du temps très asiatique. Marie-François a aimé également Palabres de John Berger, mort en 2017. Il nous livre ses réflexions sur le langage et ses liens avec la pensée, l’art, la chanson, la narration et le discours politique de nos jours dans un ouvrage composé de dessins, de notes, de souvenirs et de digressions. C’est le livre-testament d’un esprit qui voulait penser ce qu’il y a de « plus vrai, de plus urgent et de plus essentiel ».

Violetta confirme, elle, les qualités d’un film russe, dont nous avions parlé il y a quelques mois, Faute d’amour d’Andreï Zviaguintsev, tragique et bouleversant et par conséquent enthousiasmant à ses yeux car aux antipodes de la « bêtise » [elle a choisi un autre mot…] qu’elle trouve dans de nombreuses comédies françaises. Violetta a lu avec plaisir le roman La femme des sables de Kôbô Abe, daté de 1962, adapté au cinéma en 1964 par Hiroshi Teshigahara. La femme des sables a obtenu la consécration au Japon, avec le prix du Yomiuri ou « Goncourt d’apothéose » et a été classé par l’UNESCO parmi les œuvres représentatives du patrimoine littéraire universel. Dans ce roman envoûtant, angoissant, la première place n’est pas donnée à l’être humain mais au sable, seul vainqueur des espaces, matière informe, poussière déplacée par le vent. Il s’incruste partout, conquiert tous les territoires si l’homme n’y prend pas garde. Ce sable est une prison à peine visible et les gens d’un petit village oublié se battent contre cet envahisseur. Chaque individu creuse chaque nuit pour enlever le trop plein qui ferait craquer sa demeure et l’enfouirait à tout jamais, effaçant sa trace et jusqu’à sa mémoire. Pour avoir de la main d’œuvre, les villageois ne suffisent pas alors gare à celui qui se perd dans les dédales des dunes et parvient à ce village. Il n’en ressortira pas. Il sera happé, obligé de creuser au fond d’un trou (où l’échelle n’a été posée que le temps de sa descente). S’il tente de s’évader, il pourra se retrouver ensablé vivant ou poursuivi, s’enliser dans les sables mouvants tout proches. Le roman retrace l’expérience d’un professeur parti à la découverte d’insectes des sables. Prisonnier, celui-ci se retrouve au fond d’un trou avec une femme seule, maîtresse-servante, qui accepte tout de lui, ses cris, ses injures, ses violences, ses désirs dans l’espoir de le garder comme un animal sauvage que l’on essaie d’amadouer, pour vaincre la solitude à deux. Il est victime du chantage car pour avoir le droit à l’eau et à la nourriture, il faut donner le sable recueilli pendant la nuit, qui empêche l’enfouissement total du village… Un roman sisyphéen sur l’aliénation.

Avant de se terminer les échanges se recentrent sur le cinéma. Marie-Françoise a trouvé « extraordinaire » Lucky de John Carroll Lynch, dernier film dans lequel Harry Dean Stanton joue un rôle, celui d’un vieux cow-boy solitaire, dans une petite ville perdue au milieu du désert. Il passe ses journées à refaire le monde avec les habitants du coin. Il se rebelle contre tout et surtout contre le temps qui passe. Ses 90 ans passés l’entraînent dans une véritable quête spirituelle et poétique. Mise à mort du cerf sacré du Grec Yórgos Lánthimos est un film « fort » (un peu étrange comme ceux de ce réalisateur) qui se veut la projection du mythe d’Iphigénie dans un contexte américain contemporain et ordinaire. Enfin, Elias, Stéphane, Maxime expriment leur intérêt pour les séries TV en général, qui se sont imposées ces dernières années en termes de qualité et de créativité cinématographiques et qu’ils suivent épisode par épisode ou bien visionnent par saison entière. L’existence de Breaking Bad, Game of Thrones, The Wire/Sur écoute, Banshee… etc, semble pourtant lointaine pour certaines personnes plus volontiers enclines à fréquenter les salles obscures.

Ainsi s’achève notre rendez-vous, riche une nouvelle fois de ses partages, avec beaucoup de sorties récentes qui, n’en doutons pas, seront disponibles dans le réseau des bibliothèques de Paris le plus rapidement possible. Un grand merci à nos participant(e)s.

Prochain Bla Bla Thé le samedi 3 mars 2018 à 11h. Bienvenue à quiconque souhaite y participer.

 

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