Vie culturelle/Vie des collections

Bla Bla Thé du 5 mai 2018

Après un Bla Bla Thé largement consacré à la bande-dessinée en avril, retour à la normale pour cette séance de mai, qui a fait la part belle au cinquantième anniversaire des événements de 1968.

L’assemblée comptait neuf membres, Annie, Violette, Guy, Eliane, Catherine et Marie-Françoise côté lecteurs, entourés de Stéphane, Maxime et Basma pour la médiathèque.

C’est Violette qui ouvre le bal avec un gros coup de cœur sur Swastika night de Katharine Burdekin. Publié pour la première fois en 1937, cette dystopie pourrait bien être le pendant féministe et malheureusement oublié du 1984 de George Orwell, pourtant écrit avant. Situé 700 ans après le début de la seconde guerre mondiale, Katharine Burdekin imagine un monde qui serait toujours à la botte des nazis. Culte de la virilité, technophilie béate, éloge de l’inculture règnent en maîtres dans une société qui a fait de l’effacement des femmes un dogme. Visionnaire et terrifiant.

Hymne de Lydie Salvayre, déjà cité lors d’une précédente édition lui a également beaucoup plu. Composé par une écriture musicale et sensible fort à propos, on replonge avec délice dans les années 1960 grâce à ce splendide roman-hommage à Jimi Hendrix.

Entre deux lectures, Violette nous a fait part des derniers films qu’elle a vu et apprécié, à commencer par La forme de l’eau, le dernier long-métrage de Guillermo del Toro. Un film enchanteur qui fait l’éloge de l’amour. Ready Player One, le nouveau Steven Spielberg, conte moderne dans lequel les personnages trouvent refuge dans les jeux vidéo, a également trouvé ses faveurs. Enfin, c’est par une comédie grinçante sur les relations homme-femme, Abracadabra, réalisée par l’espagnol Pablo Berger que se termine sa sélection.

C’est ensuite Marie-Françoise qui prend la conque, pour nous faire part d’une belle découverte : Les Palimpsestes d’Aleksandra Lun. La vie de l’auteure et traductrice, de nationalité polonaise, se confond probablement avec l’histoire de ce roman désopilant – traduit de l’espagnol (Pologne), précise non sans humour la 4e de couverture. Le narrateur, Czeslaw Przesnicki, rêve de devenir vétérinaire avant d’embarquer pour l’Antarctique y rencontrer son idole Ernest Hemingway et y entamer une carrière d’écrivain raté. Il se retrouve interné dans un asile destiné à la réinsertion linguistique des auteurs qui ont commis l’erreur de ne pas écrire dans leur langue maternelle. L’asile en question, supervisé par une psychiatre acariâtre, abrite de prestigieux patients atteints du même symptôme : Ionesco et Beckett côtoient joyeusement Cioran et Gombrowicz dans cette comédie toute bartlebienne.

Il est aussi question du héros « qui préférait ne pas » d’Herman Melville, dans l’autre roman dont elle nous parle : Bartleby et compagnie, de l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas. Un livre qui s’attache à lister tous les écrivains qui ont échoué dans leur tâche.

Guy prend le relais, en commençant par évoquer l’actualité éditoriale autour de Mai 68, avec un livre de Leslie Kaplan qui vient de publier Mai 68, le chaos peut être un chantier, chez le regretté P.O.L. Il cite aussi Boris Gobille, très prolixe sur le sujet, qui vient notamment de faire paraître Mai 68, dans la collection Repères de la Découverte.

Le hasard faisant bien les choses, ces deux auteurs seront présents à la médiathèque lors de deux soirées exceptionnelles : le mardi 22 mai pour la première, le jeudi 31 mai pour la seconde.

Le choix de Guy s’est porté sur un roman et un récit. Terres promises de Milena Agus (auteur italienne d’origine sarde dont Guy a déjà lu Mal de Pierres) est une chronique familiale étalée sur 70 ans et quatre générations, qui ont la Sardaigne en ancrage. Les personnages sont émouvants et Guy a apprécié l’atmosphère de ce roman chargé de lutte contre la misère et du rapport difficile entre les générations, roman qui restitue bellement aussi le paysage maritime de la Sardaigne. Le temps gelé de Mikhaïl Tarkovski (neveu du cinéaste russe) nous emmène lui sur les rives du grand fleuve sibérien Ienisseï où l’auteur s’est installé pour y devenir chasseur-trappeur, par amour d’une nature sauvage que lui a transmis sa grand-mère maternelle. Mikhaïl Tarkovski chronique la vie simple de personnages locaux, hauts en couleurs, une petite communauté aux liens étroits soumise à la force des saisons et l’immensité de la taïga.

C’est par hasard que Catherine a emprunté le film Rue Mandar d’Idit Cébula, « une belle surprise ». Charles, Rosemonde et Emma, frère et soeurs, se retrouvent à l’occasion des funérailles de leur mère. Rencontres électriques pour cette fratrie qui ne sait comment se dire son affection et son amour réciproque. C’est la justesse de l’évocation du deuil, de l’amour fraternel et de la solidarité dans cette comédie qui a touché Catherine.

Annie a été happée et emportée par la lecture du roman Eux sur la photo d’Hélène Gestern. Hélène est à la recherche de la vérité concernant la mort de sa mère lorqu’elle avait 3 ans. Elle possède juste deux noms et une photographie représentant sa mère avec deux hommes. Stéphane, un scientifique, reconnaît son père. Tous deux mènent leurs investigations à travers des archives familiales dont ils rendent compte par voix épistolaire. Un (premier) roman et une belle réflexion sur la recherche d’identité, les secrets de famille et la mémoire particulière que fixe la photographie.

Annie profite de l’occasion pour évoquer sa visite à la dernière édition du Printemps du Livre et des Arts de Tanger, au Maroc, tenu du 19 au 22 avril dernier sous l’égide de l’Institut français et de Tanger Région Action Culturelle, avec pour thème cette année « La rencontre de l’autre à soi ». Dans un cadre remarquable, le festival invite des auteurs marocains et internationaux, reflet du passé et de l’ouverture historique de la ville sur le monde. Des tables rondes et des conférences ont permis aussi d’entendre des voix de femmes auteurs sur sur des thèmes tels que la rencontre amoureuse, la sexualité, la place des femmes dans l’histoire… Annie a découvert l’existence de la Cinémathèque de Tanger, partenaire du festival qui accueillait des soirées dans ses salles de projection et son café. Cette association à but non lucratif a pour missions de promouvoir le cinéma mondial au Maroc et le cinéma marocain dans le monde, de créer une collection de films documentaires, de films et de vidéos d’artistes et de cinéma expérimental (amateurs ou professionnels) sur le Maroc ou bien tournés au Maroc, de proposer enfin des actions pédagogiques et des animations. Séduite par son cadre et son action, Annie aimerait que la Cinémathèque trouve des relais et des partenaires en France pour continuer ses missions. Vous peut-être qui lirez ces lignes ?

Maxime propose trois textes à l’assemblée, à commencer par Tuff de Paul Beatty. Winston Foshay, dealer patibulaire connu de tout Harlem se réveille entouré de cadavres. Sentant le vent tourner, il décide de changer de vie pour s’engager en politique et briguer le poste de conseiller municipal. La campagne s’avère aussi catastrophique que son équipe, mais rien n’arrêtera Winston Foshay dans sa course, pas même les signatures nécessaires à sa candidature, qu’il ira chercher auprès de ses amis taulards en se faisant emprisonner. Un réjouissant portrait d’Harlem.

Les éditions Joëlle Losfeld ont eu la bonne idée de republier les œuvres de Jean Meckert, écrivain plus connu sous son pseudo Jean Amila quand il signait des polars. Les livres de Meckert sont marqués par un travail magnifique sur la langue populaire. La marche au canon, récit sur la faillite morale et la déroute militaire de la deuxième guerre mondiale, n’échappe pas à la règle. Le soldat Augustin Marcadet en sort anéanti, et le lecteur avec. Un grand petit livre.

Pour terminer sur une note plus joyeuse, l’ex-feuilletoniste au Monde des livres Éric Chevillard a écrit ce savoureux Défense de Prosper Brouillon, très joliment illustré par Jean-François Martin. Réquisitoire contre les critiques aigris, qui jalousent le succès de cet écrivain imaginaire Prosper Brouillon. Par un dispositif très malin, Chevillard prend son parti en compilant quelques-unes des plus belles perles de la littérature française contemporaine, réunies sous le titre moqueur « Écrire et tricoter, c’est pareil » (attribué à Prosper). On se plaît à imaginer ce drôle de procès dans lequel les auteurs cités (mais anonymisés) porteraient plainte pour diffamation.

Stéphane clôture le tour de table en nous présentant Anarchie au Royaume-Uni. Mon équipée sauvage dans l’autre Angleterre de Nik Cohn. Il s’agit d’un récit publié pour la première fois en 1997 et réédité en 2017 avec une postface de l’auteur. Journaliste et critique rock anglais, Nik Cohn décide de traverser le Royaume-Uni à la fin des années 1990 pour aller à la rencontre des marginaux, des exclus du système et des accidentés de la vie, membres de ce qu’il appelle « La République », un Etat indépendant peuplé de tous ceux qui vivent en Angleterre mais n’appartiennent pas à l’Anglo-Club des artistocrates, des financiers de la City et des vedettes du sport et de la télévision. Avec cette série de portraits se dessine une société où les industries ont mis la clé sous la porte, où le monde ouvrier agonise, où des villes sont laissées à l’abandon. Manques de repères, perspectives d’avenir très limitées, le constat est sombre même si Nik Cohn reconnaît le courage de ceux qui vivent au milieu des ruines d’un pays abîmé par le thatcherisme et le blairisme. Une enquête qui fait réfléchir aux conséquences du néolibéralisme, 20 ans encore après sa publication.

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