Vie culturelle/Vie des collections

Bla Bla Thé du 8 septembre 2018

Après une interruption estivale, le moment était venu de reprendre notre rendez-vous mensuel, en compagnie ce jour-là d’Annie P., d’Annie L. (pour sa première participation), de Guy et de Corinne et Stéphane, membres de l’équipe de la bibliothèque.

 

Septembre est désormais un rendez-vous important sur le calendrier des éditeurs et des libraires, la fameuse rentrée littéraire. Nous avons profité de notre réunion de rentrée pour rappeler les « règles » du Bla Bla Thé : évoquer en toute liberté des livres, des films, des pièces de théâtres, des festivals… quelle que soit leur actualité. La nouveauté n’est pas un critère absolu de sélection et le marteau médiatique qui résonne au moment de la publication ou de la sortie publique n’est pas une sirène impérieuse. Il peut être contraignant de suivre le rythme effréné des nouvelles sorties. Prendre son temps est aussi nécessaire. Cela permet parfois de jauger avec plus de recul. Le cas du roman My Absolute Darling de Gabriel Tallent (paru en mars 2018) a illustré nos propos. La diffusion dans le milieu des lecteurs, leurs retours (bouche à oreille, blogs), ont donné envie à plusieurs d’entre nous de le lire plusieurs mois après sa mise sur le marché.

 

Petite Poucette de Michel Serres est une des dernières lectures marquantes d’Annie P. À l’origine de ce livre, un discours prononcé à l’Académie française en 2011, qui a été très largement diffusé, et qui fait un constat : de l’essor des nouvelles technologies, un nouvel humain est né : Michel Serres le baptise «Petite Poucette» – clin d’œil à la maestria avec laquelle les messages fusent de ses pouces. Selon Annie, le texte dresse un tableau social et souligne les différences entre les générations, parfois à l’origine d’incompréhensions. Annie pense que cet ouvrage est un moyen de mieux comprendre les nouvelles générations, plus agiles avec les technologies. C’est aussi un appel pour que Petite Poucette réinvente une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître…  sur la base d’une collaboration entre générations pour mettre en œuvre une nouvelle réalité. Autre lecture d’Annie P., Adieu, vive clarté de Jorge Semprun est un récit autobiographique qui se déroule pendant la période précédant son départ dans le camp de concentration de Buchenwald. Il a été arrêté pour son engagement dans la Résistance. Jorge Semprun, né à Madrid en 1923, futur dirigeant du PCE (Parti communiste espagnol), est non seulement le fils d’un diplomate républicain mais aussi le petit-fils d’un Premier ministre du roi Alphonse XII. Il a fui l’Espagne avec sa famille à l’avènement du franquisme, vers la France. Il accède à la langue française à travers Baudelaire, à qui il emprunte le titre de ce livre. Lors d’une interview en 1998, il précise que ce livre est « le récit de la découverte de l’adolescence et de l’exil, des mystères de Paris, du monde, de la féminité. Aussi, surtout sans doute, de l’appropriation de la langue française. » C’est aussi une expérience très dure, faite d’humiliations, car il est étranger et il ne maîtrise pas totalement la langue française. Il prendra sa revanche et sera, comme le rappelle Guy, admis à l’Académie française en 1996, accédant au club restreint des auteurs d’origine étrangère devenus chantres de la langue française. Jorge Semprun a été aussi scénariste du film La guerre est finie d’Alain Resnais, très marqué par son histoire personnelle, sa lutte comme clandestin du Parti communiste espagnol, son éviction en 1964 de la direction du parti pour de graves divergences de vues avec le secrétaire général de l’époque.

 

Annie L. évoque à son tour ses dernières découvertes ou ses récents plaisirs culturels. Tout d’abord, le long métrage d’animation japonais Silent voice de Naoko Yamada sur le thème de la différence et du harcèlement, une histoire forte, dure et très actuelle. Enchantée par l’adaptation cinéma du roman Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, Annie a choisi de lire ce dernier. Et d’en tomber tout autant sous le charme. La pièce de théâtre Les hommes sont cons, les femmes casse-couilles !, jouée à La Comédie du Onzième, sur les déboires du couple après dix ans de mariage est un spectacle « très rigolo, très rythmé » et constitue un très bon moment de détente. Annie déclare ensuite être toujours à la recherche d’artistes musicaux semblables à Within Temptation, un groupe néerlandais de métal symphonique porté par la voix remarquable de la chanteuse Sharon den Adel, mais doit admettre que ses recherches ne lui ont pas pour l’instant donné satisfaction. Corinne lui suggère d’essayer les albums des groupes Epica ou Evanescence. Le film Blackkklansman de Spike Lee est inspiré de faits réels (au début des années 70, au plus fort de la lutte pour les droits civiques, plusieurs émeutes raciales éclatent dans les grandes villes des États-Unis. Ron Stallworth devient le premier officier Noir américain du Colorado Springs Police Department. En se faisant passer pour un extrémiste, Stallworth contacte le groupuscule : il ne tarde pas à se voir convier d’en intégrer la garde rapprochée. Il entretient même un rapport privilégié avec le « Grand Wizard » du Klan, David Duke, enchanté par l’engagement de Ron en faveur d’une Amérique blanche. Tandis que l’enquête progresse et devient de plus en plus complexe, Flip Zimmerman, collègue de Stallworth, se fait passer pour Ron lors des rendez-vous avec les membres du groupe suprémaciste). Dur sur le fond, le film offre la fraîcheur de sa dérision et de son ironie. Anne P. rebondit sur le sujet (racisme et droits civiques aux États-Unis) pour nous dire qu’elle a été voir en salle le documentaire King : de Montgomery à Memphis par Sidney Lumet qui retrace les étapes cruciales de la vie du leader non violent, prix Nobel de la paix en 1964 et assassiné en 1968. Sorti initialement en 1970, il est ressorti en salles à la fin de l’été.

 

Guy tient à nous présenter quatre textes qui ont retenus son attention. Le premier, La vie brève de Jan Palach d’Anthony Sitruk (éditions Le Dilettante, 2018) est une enquête dans le Prague d’aujourd’hui sur les pas de Jan Palach, ce jeune Tchèque qui s’est immolé par le feu place Venceslas en janvier 1969 pour protester contre la reprise en main de son pays par l’Union Soviétique plusieurs mois auparavant, ce qui  mit un terme à l’épisode de libéralisation politique et sociale du Printemps de Prague. Ce geste désespéré, préparé dans le plus grand secret, avait secoué la population, déstabilisé le gouvernement en place, et eu des répercussions dans l’ensemble du monde occidental, jusqu’en France où les journaux de l’époque lui consacrèrent leur une. L’évocation de ce destin tragique et de la résistance populaire à la sévère reprise en main (de nombreuses victimes à déplorer), leur souvenir actuel, donnent un texte dans lequel l’émotion de l’auteur est palpable. Ensuite, Guy évoque Piotrus de Leo Lipski, dans son édition de 1972 qui regroupe un court roman et trois récits (mais le roman est réédité en 2018 aux éditions de L’Arbre vengeur). Né à Zurich en 1917, Leo Lipski grandit à Cracovie où il fit d’abord ses études avant d’être arrêté par les Soviétiques et déporté, à la suite du partage de la Pologne tel que le prévoyait le pacte Ribbentrop-Molotov. Libéré en 1941, il s’engage dans l’armée polonaise, ce qui le mènera jusqu’à Téhéran où il contracte le typhus et se voit réformé. Sa famille ayant été massacrée par les nazis, il gagne la Palestine en 1944. C’est là qu’il est victime d’une hémiplégie qui va désormais orienter sa vie sur un chemin de douleur et de solitude. Il ne va plus quitter sa chambre et, lisant d’abondance Platon et Heidegger, se lance dans l’écriture, tapant tous ses textes de la main gauche. Il meurt, totalement paralysé, à Tel-Aviv le 7 juillet 1997. Pour en revenir à l’ouvrage, Piotrus s’est planté sur le marché de Tel-Aviv, un panneau autour du cou : À vendre – Piotrus – vêtements compris. Mme Zinn n’a pas hésité longtemps : malgré son triste état, l’homme fera parfaitement l’affaire. Il aura la tâche de s’enfermer dans les toilettes tout le jour pour empêcher ses locataires d’y entrer et les pousser ainsi vers la sortie. Un volume d’encyclopédie suffira à l’occuper. Que faut-il avoir subi, qu’attend-on de la vie et de soi-même pour accepter ainsi de lier son sort à celui d’un trône interdit aux voisins ? La jeune Batia qui, de temps à autre, vient le tirer de son néant et l’ensorceler le sauvera-t-elle de sa tentation du gouffre? Tragi-comédie sans pareille, farce philosophique composée dans un style syncopé, Piotrus est un drôle de roman, qui offre un polaroïd des milieux pauvres dans le jeune État d’Israël. Un des récits de l’ouvrage, Un jour, une nuit, revient aussi sur l’expérience de Lipski comme aide-soignant dans un camp de travaux forcés soviétique, un court texte qui peut être mis en parallèle avec les volumineux Récits de Kolyma de Varlam Chalamov, sidérante narration en boucle qui met à nu la brutalité, la folie et l’absurdité de l’univers concentrationnaire soviétique vécue par un prisonnier politique pendant des années, « un ouvrage formidable » selon Stéphane. Guy poursuit avec Un vélo contre la barbarie d’Alberto Toscano, la découverte pour lui d’un personnage très attachant, le coureur cycliste italien Gino Bartali (1914-2000). Italie 1943. Des personnes de bonne volonté disent « non » à la barbarie nazi-fasciste des persécutions raciales et des déportations. Parmi elles, Gino Bartali, champion du Tour d’Italie et du Tour de France, refuse cette compromission au nom de ses idéaux et de sa foi catholique, vive. Il aide les persécutés juifs, apporte son aide à la résistance, dissimule messages et papiers dans le cadre de son vélo qui l’emporte sur les routes d’Italie, officiellement à l’entraînement. Alberto Toscano nous fait partager l’incroyable destin de ce grand sportif, et revivre les moments dramatiques de l’Italie et de l’Europe au XXe siècle. Bartali a été à la fois un homme merveilleusement simple (il a toujours été de son vivant remarquablement discret sur ces actes) et un champion capable de s’engager pour les valeurs auxquelles il croyait. Par son courage et sa détermination, il a permis le sauvetage de plusieurs centaines de Juifs menacés par les nazis. Il a été admis au registre des Justes parmi les nations par le mémorial de Yad Vashem, en 2013. Pour finir, Guy présente brièvement une sortie récente, aux éditions Allia, Le revenant d’Eric Chauvier. Il s’agit d’un petit récit d’épouvante rythmé par des vers de Baudelaire, une comédie noire et urbaine. Le poète revient « à la vie », zombi, dans les rues d’un Paris contemporain, il recherche la beauté, une certaine idée de la beauté, en vain.

 

Stéphane s’est intéressé à l’œuvre d’un auteur américain, après lecture d’une citation qui lui a plu, au hasard d’un blog. Le roman L’herbe de fer de William Kennedy s’inscrit dans le cycle d’Albany construit par l’auteur, un ensemble de textes de fiction qui prend pour décor la ville d’Albany (État de New York) et comme personnages les membres d’une famille d’Irlando-Américains, les Phelan, des générations d’une «longue lignée de chair coupable et frustrée». Automne 1938. Francis revient à Albany après une longue absence. Sa conscience le travaille : il a laissé tomber son nourrisson à terre, ce qui l’a tué, puis abandonné sa famille, fou de culpabilité. Derrière lui, un long chemin de galère, de nuits sous les ponts, de wagons de train vers l’Ouest, le Nord, le Sud… d’épreuves, de sang aussi. Tandis qu’il cherche à survivre dans les bas-fonds, entouré de personnages cassés comme lui par la vie, il va se rapprocher de plus en plus de cette famille qu’il ne connaît plus. Mais, au-delà de ce nœud familial, William Kennedy tire les fils de la société américaine, derrière le clinquant des néons et de la bonne conscience. «Les individus, les familles ou les sociétés qui occultent volontairement leur histoire connaîtront tôt ou tard le moment de l’expiation. Celui-ci se présentera un jour sans crier gare, en un lieu sombre, un moment hostile, et les conséquences affecteront aussi bien les innocents que les responsables», écrit-il, résumant son projet. William Kennedy a été découvert en France avec «l’Herbe de fer» (1986, prix Pullitzer en 1984), roman centré autour de son personnage Francis, chemineau magnifique qui refuse de se mouler dans le conformisme, «artiste de la grand-route. Héros de l’Amérique de Whitman. J’entends l’Amérique qui chante – qui chante les bonnes femmes à poil». Stéphane a retrouvé dans ce roman quelque chose des fameuses peintures sociales et humaines de Jim Thompson, avec en plus un lyrisme et une touche de surnaturel, peut-être propre aux Irlandais. Stéphane a lu également Lettres à un jeune auteur de Colum McCann. Délaissant la fiction, l’auteur des Saisons de la nuit et de Et que le vaste monde poursuive sa course folle, également enseignant, propose un petit livre original et fort utile, sorte de guide pour tout aspirant auteur et, plus généralement, pour tout lecteur intéressé par l’écriture. Bellement écrit, donnant libre cours aux formules incisives et aux références littéraires, cet opus, s’il ne réussit pas à donner une formule miracle pour écrire, ne peut absolument pas dégoûter de la lecture et c’est bien bien plus futé et spirituel qu’un manuel technique.

 

Corinne clôture la séance en nous parlant du roman New York Odyssée de Kristopher Jansma. Irene, Jacob, William, George et Sara, inséparables depuis l’université, viennent de s’installer à New York. Ils ont vingt cinq ans, sillonnent la ville, naviguent entre fêtes et premiers jobs. Mais la maladie d’Irene bouleverse tout et donne une direction nouvelle à leur existence… C’est un beau portrait de groupe qui bascule vers le drame intime de chacun, un roman fort, sur une bande d’amis prêts à croquer la vie se retrouvant devant les réalités parfois difficiles de la vie et les choix qu’il incombe de faire, qu’on soit prêt ou non, et l’injonction de grandir. Et il y a derrière cet autre personnage, New York, toujours présente, offrant refuges, digressions, évasions ou cruelles confrontations. Un très beau roman sur l’amitié et sur le deuil, un peu brut, mais savoureux, selon Corinne.

 

Merci à toutes nos participantes et tous nos participants. Prochain rendez-vous le 6 octobre à 11h ! À bientôt.

 

 

 

 

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