Vie culturelle/Vie des collections

Bla Bla Thé du 6 octobre 2018

Le Bla Bla Thé fait son retour avec Guy, Anne, Éliane, Violette et Annie, Laure et Renaud côté bibliothécaires.

Guy nous présente Tu t’appelais Maria Schneider de Vanessa Schneider. L’auteure, fille du psychanalyste Michel Schneider est aussi la cousine de l’actrice Maria Schneider dont elle écrit la biographie, notamment son rôle, à 19 ans, dans Le dernier tango à Paris de Bernardo Bertolucci. Le réalisateur et Marlon Brando planifient une scène de viol sans prévenir la comédienne qui en verra sa carrière brisée. Le film fait scandale dans les années 70 pour son aspect pornographique qui choquera Guy le premier. Après le tournage, la personnalité de Maria est détruite, la jeune femme décide de vivre isolée malgré une apparition dans le film Profession reporter d’Antonioni. L’auteure tente de comprendre ce qu’il s’est passé à ce moment-là pour sa cousine. Le portrait est très élogieux. L’amour de Vanessa pour Maria est très bien rendu, presque sororal. Autre coup de cœur de Guy, La bonne vie de Matthieu Mégevand, une biographie du poète Roger Gilbert-Lecomte. Lycéen à Reims, il fonde avec Roger Vaillant, René Daumal, Robert Meyrat, et plus tard le peintre Joseph Sima, la revue Le Grand Jeu qui ne publiera que 3 numéros dans les années 20. Ils s’appellent entre eux les « Phrères », rejettent la guerre et la bourgeoisie. Un passage croustillant évoque leur rencontre avec André Breton, rencontre  qui se serait plutôt mal passée si l’on en croit le portrait déplorable que le livre fait du poète et « pape » du surréalisme. C’est aussi la descente aux enfers de Roger Gilbert-Lecomte, dépendant de drogues fortes, qui est évoquée dans ce livre. Ces poètes du grand jeu mériteraient grandement d’être remis au goût du jour. Ils sont en train de passer dans l’oubli malgré un immense talent. Heureusement, une anthologie leur est consacrée chez Gallimard: Les poètes du « Grand jeu ». On peut notamment signaler, Le mont analogue de René Daumal, lecture troublante par son aspect ésotérique, ainsi que La grande beuverie édité dans la collection « L’Imaginaire » chez Gallimard.

Anne revient ensuite sur La cache, de Christophe Boltanski, roman autobiographique du fils du sociologue Luc Boltanski et neveu de l’artiste Christian Boltanski. Il nous dresse le portait d’une famille avec un grand F., famille juive d’Odessa, déplacée pendant les pogroms, et plus particulièrement de l’hôtel particulier de la rue de Grenelle qui les a hébergés pendant la Seconde Guerre mondiale. La description de chaque personnalité de sa famille correspond à la description d’une pièce de l’hôtel. Le personnage le plus haut en couleur est la grand-mère Boltanski autour de laquelle tout le monde gravite. Quand à la cache qui donne son titre au livre, c’est un trou aménagé dans une des pièces de l’hôtel qui servira à dissimuler le grand-père. A signaler également, Les fantômes de Manhattan de R.J. Ellory. En cours de lecture mais visiblement aussi satisfaisant que ces polars précédents… pour les  connaisseurs.

Éliane a beaucoup aimé Retour à Séfarad de Pierre Assouline. Le 30 novembre 2015, le Roi d’Espagne Felipe VI invite les juifs séfarades à revenir dans son pays et leur promet la nationalité espagnole. « Comme vous nous avez manqué », conclut son discours, faisant référence à l’expulsion des Juifs d’Espagne, le 31 mars 1492, après des siècles de présence. Pierre Assouline, né en 1953 à Casablanca dans une famille juive séfarade, journaliste, chroniqueur de radio, romancier, biographe français etc., prend cet appel pour lui et décide de se faire faire un passeport espagnol. Il explique qu’il a une goutte de sang espagnol dans les veines et en est parti en 1492 malgré lui. Il souhaite retrouver la trace de ses ancêtres et ajoute qu’il a longuement hésité « cinq siècles après tout de même !… » Mais il lui suffit de savoir que « la mémoire précède la naissance » et il se lance, tant en Espagne qu’en France, dans une expédition formidablement documentée où il rencontre toutes sortes de gens qui lui parlent de son histoire, et pendant laquelle il visite nombres de lieux du lointain passé. Il ne cherche pas des vérités mais des traces, cite René Char (« seules les traces font rêver ») et, au terme de cette requête administrative semée d’embûches, demande au roi Felipe VI d’abolir le décret d’expulsion des Juifs d’Espagne pris en 1492. Son livre, foisonnant de références, à la fois émouvant et plein d’humour, est aussi une magnifique réflexion sur les notions d’identité, d’attachement, de racines, de sentiment d’appartenance. Autre coup de cœur d’Éliane, le Journal 1887-1910 de Jules Renard aux Éditions Actes-Sud, un recueil d’extraits, composés par Claude Barousse, comme autant de  perles écrites dans une écriture parfaite avec une douce ironie, une tendre férocité. Jules Renard a le regard du peintre. Dérision, humour sont les palettes de cet autoportrait unique. Son écriture quasi quotidienne mêle « choses vues » et réflexions profondes, philosophiques parfois. Homme de son temps, ancré dans son époque, il est maire de son village, Chitry-les-Mines, en Saône-et-Loire tout en fréquentant le Tout-Paris des gens connus : Claudel, Toulouse-Lautrec, Sacha Guitry, Tristan Bernard, Verlaine, Octave Mirbeau, Marcel Schwob, Mallarmé, Jaurès, etc. On le suit dans ses rencontres, ses amitiés, sa vie dans un milieu parisien si brillant qui, pourtant, ne l’éblouit jamais. Il sait garder ses distances et c’est ce qui donne à son Journal cette profondeur qui distingue le simple document ou reportage de l’œuvre littéraire. En filigrane, on perçoit aussi tout ce qui relève de l’intime, si pudiquement effleuré. Jules Renard reste un pessimiste, profondément marqué par sa famille, une mère si dure et si peu aimante, le suicide de son père. « …Comme quand j’étais Poil de Carotte, » l’écrivain a retrouvé son enfance. Superbe ! Ces portraits hauts en couleur ravivent dans la mémoire d’Anne les plaisants portraits de parisiens ou de célébrités croqués par Françoise Giroud. Éliane nous conseille vivement la lecture du dernier livre de Alain Mabanckou,  Les cigognes sont immortelles, et de Al Capone le malien de Sami Tchak, l’histoire d’un éleveur de chèvre qui va devenir le pire des escrocs du Mali ! Et pour finir, la lecture de Marie Curie prend un amant d’Irène Frain, dans lequel cette grande femme se fait traîner dans la boue car elle est amoureuse de Paul Langevin. Lui est marié, mais Marie Curie est veuve. L’opinion publique s’acharne et il faudra attendre quelques générations pour voir éclore un nouvel amour entre les familles Curie et Langevin. Ce qui prouve une nouvelle fois que, la réalité dépasse la fiction…

À travers Les petites filles et la mort, d’Alexandros Papadiamantis, Violette aborde un auteur important, né en 1851 à Skiathos en Grèce, encore trop méconnu hors de son pays. Dans nos esprits d’aujourd’hui, les valeurs de la famille et de la maternité sont des valeurs positives, une naissance est un événement heureux. Il y a pourtant une réalité qui n’est pas dite, que l’on retrouve dans ce roman, dans lequel la maternité est vécue comme une fatalité. C’était sûrement le cas pour un certain nombre de femmes avant l’arrivée de la contraception. Ici, c’est l’histoire d’une femme qui va basculer dans la folie. Elle est d’une pauvreté extrême, mère de nombreuses filles pour lesquelles elle anticipe un avenir sordide. Ainsi, avec les meilleures intentions du monde, elle en arrive à éliminer les bébés de ses propres filles, mais seulement ceux de sexe féminin, pensant leur épargner une vie semblable à la sienne. Ce qui est troublant dans ce roman, c’est que le lecteur en arrive à être convaincu par cette solution, il n’en est même pas choqué. La réalité est tellement dure que la vie n’a plus de valeur et avoir une fille c’est redoubler de malheur. On évoque plusieurs films abordant la misère dont deux actuellement dans les salles : Capharnaüm de Nadine Labaki : au Liban, un enfant fait un procès à ses parents leur reprochant de l’avoir fait naître dans un monde de violence et de misère, et Amin de Philippe Faucon racontant l’histoire d’un travailleur migrant sénégalais venu travailler en France il y a neuf ans, laissant au pays sa femme Aïcha et leurs trois enfants. En France, Amin n’a d’autre vie que son travail ni d’autres amis que les hommes qui résident au foyer…

Annie poursuit avec Un tombeau sur l’île rouge de Jean Ely Chab. On y découvre un trafic d’os humains dans un petit village de Madagascar. Une femme est accusée à tort. L’enquête suivie de l’inspecteur Monza permet, en fin de compte, d’entrer dans le cœur de ce village et de découvrir ses coutumes, ses habitants. Les relations entre les personnages sont très intenses. Le récit, très bien documenté, transcrit la violence que génère la misère, ainsi que les différents trafics que cela entraine. Ce récit nous évoque l’importance de la recherche documentaire dans la littérature policière, tel Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx qui met la lumière sur le terrible massacre des Algériens lors d’une manifestation pacifique à Paris le 17 octobre 1961. Sans la sortie du livre de Daeninckx, cet épisode de l’histoire serait-il sorti de l’ombre ?

Autre choix d’Annie, Les délices de Tokyo, roman de Durian Sukegawa mais aussi son adaptation au cinéma par Naomi Kawase, tout aussi poétique et réussie, ce qui n’est pas toujours le cas. D’ailleurs, tous les films de Naomi Kawase sont à recommander. Still the Water, en particulier, est un véritable bijou. Pour en revenir aux Délices de Tokyo, c’est l’histoire d’une rencontre entre deux personnages brisés, chacun dissimulant ses fêlures, qui vont s’entraider. C’est aussi un regard sur la société japonaise. Une vieille femme qui cherche du travail, tente sa chance dans une petite boutique qui prépare des dorayaki, pâtisseries traditionnelles japonaises composées de deux pancakes fourrés de pâte de haricots rouges confits. L’homme qui va l’embaucher avec beaucoup d’hésitation, souhaite la maintenir en cuisine et lui interdire tout contact avec les clients. En effet, elle va se révéler une excellente cuisinière mais ses mains sont atrophiées. Cependant, les dorayaki de la vieille dame sont délicieux et la boutique va prospérer. L’homme qui les préparait avec des haricots rouges en conserve va apprendre, auprès d’elle, à écouter le crépitement du haricot en train de cuire. Il va surtout apprendre à aimer ce qu’il fait. Au fur et à mesure que le film avance, on apprend les drames qui pèsent sur chacun des protagonistes et le poids de l’inavouable dans la société japonaise, comme d’ailleurs dans d’autres cultures. Heureusement, tout dans ce film n’est que finesse et poésie, les souffrances sont presque oubliées grâce au crépitement des haricots rouges et à toutes les mains tendues vers ses deux magnifiques personnages.

Laure présente Le nouvel amour de Philippe Forest. Né en 1962 à Paris, originaire de Mâcon, il est spécialiste de Philippe Sollers dont il a écrit une biographie. Le nouvel amour est un roman d’autofiction qui prend comme point de départ le deuil de sa fille et la vie après cet événement. Magnifique livre sur l’amour, mais un amour qui prend une teinte toute particulière vu les circonstances, une histoire qui sort de la norme. Il raconte très justement comment la vie « après Pauline » est une longue attente du rien. Il n’exprime pas seulement la tristesse ou la douleur. Il dit que cette vie n’en est plus une ; sans contacts avec l’extérieur, sans vie sociale. Sa femme et lui, liés par ce deuil, ne peuvent plus se séparer. Et pourtant, sa femme, la première commence à sortir seule, rencontre des hommes mais revient perpétuellement au foyer familial. Puis à son tour, il tombe amoureux de Louise, mais reste attaché à sa femme. Ainsi posé le contexte de ce nouvel amour, les phrases s’enchaînent, magnifiques pour décrire l’attachement à la personne et à tout ce qui l’entoure, l’attachement physique, l’érotisme, le partage du quotidien. Dans un très beau passage sur la description de son désir, il remet en cause quelques idées toutes faites sur la virilité dans lequel il exprime un désir puissant d’être l’autre. Laure présente ensuite plusieurs livres d’Éric Vuillard. Né à Lyon en 1968, auteur de dix romans, primé pour tous ses ouvrages, il aborde des sujets historiques et sociaux. L’annexion de l’Autriche par Hitler en 1938 dans L’ordre du jour, la Révolution française dans 14 juillet… En quelques mots, une citation du site « Bibliobs » dresse un portrait très juste de l’écrivain : « On décèle chez ce Rennais d’adoption une lecture marxiste de l’Histoire, corrosive pour ceux qui accumulent richesses et pouvoir. L’ordre du jour s’ouvre sur le moment où les plus puissants industriels allemands, dont les sociétés existent encore aujourd’hui, ont pactisé avec Hitler. Et Congo (2012) reconstitue, par le menu, la conférence de Berlin de 1884, où d’élégants diplomates européens se partagèrent l’Afrique comme un gâteau. » Dans Tristesse de la terre, une histoire de Buffalo Bill Cody, la vie de Buffalo Bill sert de point de départ pour raconter le génocide des Indiens d’Amérique. Ce nom, celui d’une légende du Far West dont on ne sait finalement pas grand-chose, est ici totalement déconstruit et son parcours illustre la naissance d’un merchandising sans honte et sans reproche, le pire qu’on puisse imaginer. William Frederick Cody, rendu héroïque pour avoir abattu 69 bisons dans une journée a aussi créé la troupe du Wild West Show. La troupe tourne dans le monde entier illustrant la façon dont les cow-boys ont vaincu les Indiens. Il en embauche d’ailleurs dans ses tournées qu’il a récupéré sur les charniers, survivants des assauts américains. Son spectacle dont le principal attrait est de montrer de vrais Indiens va faire le tour du monde. Ainsi, Sitting Bull va se faire huer sur scène par la foule avide voir le vrai chef de guerre.  La mystification est pourtant énorme, désolante. Quant à 14 Juillet, il décrit des personnages, ayant existé, qui ont participé à la prise de la Bastille. Pas seulement les députés de l’assemblée ou de grands noms historiques. Au contraire, il redonne une place dans le récit de la Révolution française à Monsieur et Madame tout-le-monde, héros oubliés dont il a retrouvé des traces dans des archives et qu’il remet au devant de la scène.

Autres pépites de ce Bla Bla Thé : Power de Linda Hogan, et Le monarque des ombres de Javier Cercas.

Merci à toutes nos participantes et tous nos participants. Prochain rendez-vous le 3 novembre à 11h ! À bientôt.

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