Action culturelle/Collections/Fonds patrimonial Heure Joyeuse

Sorti de sa réserve #2

Lors d’une exploration des rayonnages de la réserve, notre attention s’est portée sur une acquisition récente du fonds patrimonial, intitulé Un deux trois quatre : album pour les enfants sages.

Il s’agit d’un grand volume à l’italienne de 22 cm sur 33 comptant 32 pages, édité par la Maison Alfred Mame et fils à Tours, sans mention d’année de publication ni d’auteur.

Les illustrations frappent par le caractère de symétrie qu’elles montrent, un grand dépouillement, un choix de couleurs appliquées en aplats, limité essentiellement aux gris, rouge et vert, complété parfois par quelques touches de jaune. Elles mettent en scène des enfants aux traits stylisés qui se ressemblent tous et le peu d’expression qu’ils présentent, combiné au caractère de symétrie très présent dans l’image, amènent souvent une sensation d’étrangeté, parfois d’inquiétude.

Ces illustrations, pleine page, en regard de courts textes sans lien de continuité entre eux, présentent la même signature : V.B.V.

Tous les textes portent un titre (La ronde, En chasse, Sous la pluie, En voyage…) ; ils commencent par décrire les images pour finir en leçons de morale qui dénoncent désobéissance et autres défauts enfantins.

Ni les ouvrages à disposition dans notre fonds de référence, ni le catalogue des bibliothèques spécialisées, pas plus que les outils disponibles en ligne ne nous ont permis d’élucider le mystère des trois lettres de l’auteur.

L’album en revanche est mentionné dans le périodique Livres d’étrennes de l’année 1917  (voir, en suivant le lien, un aperçu p. 203) ce qui nous donne l’assurance qu’il a été publié pour la première fois, au plus tard, en 1916.

C’est un ouvrage de 2011 La maison Mame : deux siècles d’édition pour la jeunesse, rassemblant des articles de chercheurs de différentes spécialités, qui nous renseigne sur l’arrivée des albums destinés aux plus jeunes au catalogue de cet éditeur : ils y sont timidement apparus à la toute fin du 19ème siècle, avec L’alphabet de l’Enfant Jésus et La très Sainte Bible à l’usage de l’enfancetous deux illustrés par M. Carot, sortis en 1887 et 1889. Ils s’y sont lentement implantés au début du 20ème siècle, pour y prendre un véritable essor dans les années 30 avec l’arrivée d’illustrateurs comme Albert Uriet et André Boursier-Mougenot.

L’engagement idéologique de la maison d’édition, qui se définissait comme  « éditions artistiques, religieuses et éducatives », profondément ancrée dans la morale chrétienne, donne un éclairage sur ses orientations tant intellectuelles qu’esthétiques ; il explique probablement la défiance de l’éditeur envers l’illustration (bien que l’attente du public soit grande), qui se doit d’être rigoureusement cadrée par un texte édifiant et non pas livrée telle quelle à l’enfant[1].

Dans les années qui nous intéressent, qui vont jusqu’à l’entre-deux-guerres, l’éditeur enrichit son catalogue en adaptant des ouvrages importés d’Allemagne[2].

Une recherche dans notre fonds parmi les albums en allemand du début du 20ème siècle nous entraîne sur les traces du peintre autrichien Franz Cižek et du mouvement artistique Jugendstil à travers un portfolio de papiers découpés – Hei von allerlei – et un recueil de dessins de ses élèves – Weihnacht : vierzehn farbige original Steinzeichnungen.

Ils évoquent indubitablement deux traditions ancrées dans le folklore des pays de l’est de l’Europe, la peinture paysanne et l’art du papier découpé, où les motifs en symétrie sont très présents.

Un autre album, Etwas von den Wurzelkindern de Sibylle von Olfers, montre une parenté avec Un deux trois quatre à travers un effet de miroir dans de nombreuses images ainsi que dans le traitement des personnages.

Les étonnants albums en dialecte suisse-allemand de Lisa Wenge Joggeli söll ga Birli schüttle! et Hüt isch wider Fasenacht, wo-n-is d’Muetter Chüechli bacht entrent également en résonance avec lui.

L’élégante illustration de Josua Leander Gampp, talentueux graveur,  pour un recueil de chansons Klein Irmchen : ein Kinderliederbuch et la découverte d’un autre ouvrage, illustré par Else Wenz-Viëtor – Auf der bunten Wiese : Kindergedichte – répertoriant également chansons et comptines nous incitent à voir dans notre mystérieux ouvrage un recueil de comptines et chansons dont les textes auraient été complètement transformés par l’éditeur en direction des enfants français.

N’hésitez pas à nous communiquer toute information supplémentaire ou hypothèse différente. Tous ces ouvrages sont consultables sur place, il suffit de faire au préalable une demande de consultation en ligne via notre catalogue !

 

[1] LITAUDON, Marie-Pierre. « Les albums Mame dans l’entre-deux-guerres ».  La maison Mame : deux siècles d’édition pour la jeunesse, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, impr. 2012, 563 p., p 487 à 497.

[2] LEVÊQUE, Mathilde. « Traduire pour Mame ». La maison Mame : deux siècles d’édition pour la jeunesse, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, impr. 2012, 563 p., p 363 à 379.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s