Action culturelle/Collections

Bla Bla Thé du 6 avril 2019

Notre rendez-vous littéraire mensuel est de retour avec Annie P – Guy – Annie L – Violette – Éliane – Alexandre – Catherine et Floriane. Et Alexandra et Renaud côté bibliothécaires.

Annie L évoque quelques films superbes en ce moment au cinéma. D’abord Le chant du loup, d’Antonin Baudry, diplomate, ancien membre des cabinets ministériels et scénariste de la bande dessinée Quai d’Orsay (sous le pseudonyme d’Abel Lanzac). Nous embarquons à bord de deux sous-marins nucléaires français, univers particulier dans un contexte géopolitique très tendu. On est baigné par cette histoire et cet univers où chacun a un rôle précis, à commencer par l’ « Oreille d’Or ». Ce personnage, joué par François Civil, détecte tous les bruits qui environnent le sous-marin et identifie les menaces potentielles avec une très grande précision… Le deuxième coup de cœur cinématographique d’Annie est Aïlo, de Guillaume Maidatchevsky. En Finlande la migration d’un troupeau de rennes sauvages vers la montagne est perturbée par des naissances survenant de manière irrégulière du fait du changement climatiques… Annie a trouvé ce long métrage animalier très amusant et plein d’humour. Et enfin Les Témoins de Lendsdorf de Amichai Greenberg. Un historien juif orthodoxe, chargé de la conservation des lieux de mémoire liés à la Shoah, enquête sur un massacre qui a eu lieu dans le village de Lendsdorf en Autriche, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale… Inspiré de faits réels, le massacre de Rechnitz en 1945, en Autriche, ce film absolument fabuleux montre également comment l’auteur voit ses certitudes bouleversées. S’ouvre alors une discussion sur le phénomène de l’occultation. Comment agit-on face à la honte et au Mal ? Les participants évoquent le génocide du Rwanda commis il y a 25 ans.

Toujours dans les salles obscures, Violette a beaucoup aimé Tel Aviv on Fire de Sameh Zoabi, comédie franco-israélienne pleine d’humour. Un jeune palestinien stagiaire sur le tournage d’une série à succès est confronté au passage d’un check point israélien pour aller de Tel Aviv, où il vit, à Ramallah, lieu du tournage…. « On sourit du début à la fin ».

Catherine présente le DVD Une belle fin d’Uberto Pasolini. John May, petit fonctionnaire de la banlieue de Londres est chargé de retrouver les proches de morts sans famille connue. N’y arrivant jamais, il prend sur lui d’organiser les funérailles et d’y assister, rédigeant méticuleusement les éloges funèbres. Licencié, il prend très à cœur sa dernière affaire, le décès d’un ancien voisin alcoolique, au point de mener les recherches sur son temps libre. Un petit bijou, plein de délicatesse et de simplicité, réalisé avec une grande économie de moyen, à rebours des films abusant des effets spéciaux, même si la fin, extrêmement inattendue, en contient un… qu’on ne dévoilera pas ici !

Guy nous invite à aller voir deux expositions à la Cinémathèque française : la Rétrospective René Clair du 10 avril au 9 mai. Et Quand Fellini rêvait de Picasso du 3 avril au 28 juillet. Et du 26 mars au 21 juillet 2019 au Musée d’Orsay Le modèle noir de Géricault à Matisse

Annie P présente Le Lambeau de Philippe Lançon, rescapé des attentats de janvier 2015 à Charlie Hebdo. Une description du milieu hospitalier, ni lourde ni pesante, du processus de reconstruction. Son style est lumineux et très plaisant. Malgré la dureté du sujet, Floriane y voit « un des plus beaux livres qu’elle a lu l’année dernière. » Et qui évoque à Annie L le film Patients de Grand corps malade, d’après son livre témoignage. Annie P embraye sur Les passeurs de livres de Daraya : une bibliothèque secrète en Syrie de Delphine Minoui. La journaliste française, spécialiste du monde iranien, a correspondu par Skype avec des jeunes syriens de Daraya, ville rebelle en lisière de Damas assiégée par le régime de Bachar el-Assad. Ou comment trois jeunes hommes en quête d’un meilleur avenir, récupèrent les livres au milieu des décombres et créent une bibliothèque clandestine… Éliane a vu le documentaire qui en a été tiré.

Guy présente À chacun sa mort de Ross Macdonald polar édité chez Gallmeister. Une mère éplorée recherche sa fille disparue depuis peu… Une enquête d’un personnage récurrent de l’auteur, le détective privé Lew Archer. Une intrigue complexe dans une Los Angeles décrite par strates, de la mer à la montagne, où l’on s’élève aussi vers la richesse. On sent l’attachement de l’auteur et de son héros à la ville avec aussi une description des milieux mafieux et du gangstérisme. Autre choix de Guy : Pas dupe d’Yves Ravey chez Minuit. Après une première scène captivante sur le lieu d’un accident de voiture qui a entraîné la mort d’une femme, on suit l’enquête de l’inspecteur Costa, vue par le narrateur, veuf de la victime. Guy a aimé la complexité de l’écriture. Très peu d’adjectifs et une alternance et confrontation des points de vues du narrateur et de l’enquêteur, sans qu’on voit les dialogues. C’est de l’horlogerie, extrêmement dense, « on est pris dans le mouvement » « on voit en même temps comment ça fonctionne et comment ça s’arrête. » Un livre captivant aussi par le système de pièges mis en place par les différents protagonistes. Troisième ouvrage présenté par Guy, Hélène ou Le soulèvement, d’Hugues Jallon nouvellement paru chez Verticales (jeune éditeur, au Seuil). Formidable histoire d’amour en trois parties entre Hélène, l’héroïne, et un amant sans nom. Elle le rencontre à une réception organisée par un ancien camarade de son mari, le suit jusqu’en Grèce avant d’y éprouver la douleur de l’abandon puis de se « soulever » et de tenter de surmonter l’épreuve. Les mêmes scènes sont reprises et racontées à la fois du point de vue de l’héroïne et du narrateur. Le livre est organisé comme un montage. Guy a trouvé le procédé « assez extraordinaire. » Les pages du journal d’Hélène où elle crie son amour sont bouleversantes. Des phrases longues où l’on est comme dans un rêve…

Floriane nous parle de Nagori de Ryoko Sekiguchi, écrit pendant une résidence à la Villa Médicis. Dans le système ternaire des saisons japonaises, Nagori, littéralement « l’empreinte des vagues », signifie la nostalgie de la séparation, et en particulier, la nostalgie de la saison qu’on ne laisse partir qu’à regret. Le goût de Nagori annonce déjà le départ imminent de tel fruit, tel légume, jusqu’aux retrouvailles l’année suivante… Ainsi, une prune Nagori a déjà le goût de la saison qui s’achève… Un très beau livre sur la temporalité de la vie.

Violette nous présente Petit oiseau du ciel de Joyce Carol Oates. Une autrice extrêmement prolifique dont le rythme de publication impressionne tout le monde. Petit oiseau du ciel est paru en 2009.
Ce roman a beaucoup touché Violette, l’a même bouleversé. Il est d’une intensité rare et son écriture acérée. Divisé en trois parties, il commence comme un roman policer : Le récit s’ouvre sur la découverte du corps d’une femme dans son lit. Elle a été sauvagement assassinée. Les soupçons se portent sur son mari et son amant. L’histoire se passe dans une petite ville de l’Etat de New York. La vie y est étriquée. La mesquinerie et la cruauté règnent. Autour s’élève la chaîne des Adirondacks.
L’enquête piétine par manque de preuves matérielles.
La première partie offre le point de vue de la fille de l’amant, la deuxième porte la voix du fils de la victime. Ces deux regards montrent à la fois le dilemme de ces enfants de 13 ans mais permettent également de mettre l’accent sur le milieu dans lequel ils évoluent. La troisième partie se déroule 17 ans plus tard lorsque les deux jeunes se retrouvent.
Cette histoire est bouleversante et brosse un tableau d’une grande noirceur. L’écriture est d’une grande richesse mais on ne s’y perd jamais tant elle est précise, faisant avec virtuosité alterner des registres et des points de vue très différents.

Toujours sur le contexte des villes et des communautés américaines, Renaud présente Quand l’empereur était un dieu de Julie Otsuka. Au hasard d’une course, une mère de famille d’une ville américaine découvre une pancarte sans qu’on ne nous en révèle le contenu. On la retrouve une semaine plus tard achevant de faire ses valises pour préparer son départ et celui de ses enfants vers une destination inconnue, puis, à quelques mois d’intervalle, dans un train bondé, suffoquant les emmenant vers un camp d’internement dans le désert… L’évocation des camps d’internement aménagés pendant la Seconde Guerre mondiale sur le territoire des États-Unis où se retrouvèrent des citoyens américains d’origine japonaise. Un récit en creux, tout en finesse, où rien n’est jamais dit d’entrée de jeu, mais dans lequel, petit à petit, à travers mille et un petits détails poignants, se précisent les contours de l’injustice qui est faite à cette famille californienne dont le seul tort est d’être d’origine japonaise au moment de l’attaque de Pearl Harbor…

Alexandra présente La vie automatique de Christian Oster
Un cageot de courgettes livré par erreur, une casserole recouverte d’un torchon oubliée sur le feu quelques minutes de trop et c’est la vie de Jean-Enguerrand qui part en fumée. Lorsqu’il revient sur ses pas, le torchon a déjà pris feu, ainsi que les rideaux de la cuisine. L’incendie se propage à une vitesse vertigineuse. Voici le personnage dans sa chambre, s’emparant d’une valise, y glissant quelques vêtements et se mettant en route pour la gare.
Ce livre est la chronique d’une disparition, celle d’un individu qui choisit de profiter du hasard pour se faire oublier. Mais c’est aussi l’observation d’un personnage de fiction en construction. Un jeu autour de l’expression « tourner la page ».
Avec sérieux et flegme, le narrateur, s’abandonne aux aléas d’un nouvel itinéraire : une ancienne gloire du 7ème art croisée dans le métro l’invite à séjourner chez elle. Le voilà chargé de veiller sur le fils de cette dernière, tout juste sorti de l’hôpital psychiatrique. Puis, par un enchaînement de circonstances où l’absurde le dispute à la loufoquerie, il se retrouve dans une bambouseraie de Tokyo sans même avoir pris le temps de s’en apercevoir.
Un livre très original qui, entre poursuite du détachement et découverte de l’attachement, parle du sens profond de l’existence.

Annie P présente La coquetière de Linda Cirino
1936, dans le sud de l’Allemagne. Une femme exploite seule la ferme depuis le départ de son mari au front. Elle s’intéresse peu au monde, au bruit de bottes qui résonne. Ses deux enfants sont enrôlés dans l’armée hitlérienne. Un jour, elle découvre un jeune homme dans son poulailler, elle l’abrite.
Ce livre passionnant et qui se lit très bien du début à la fin est une histoire sur le courage, les préjugés et l’absurdité de la vie.

Alexandra présente Eden Springs de Laura Kasischke
Cette poétesse et romancière qui vit dans le Michigan a déjà publié beaucoup de recueils, de nouvelles et de romans. Étudiant avec minutie le vernis familial qui se fendille, son œuvre traite la plupart du temps de la solitude des êtres qui ont renoncé à leurs rêves.
Ici, pour la première fois, l’autrice a choisi de s’intéresser à un fait divers.
En 1903, une secte voit le jour à Benton Harbor dans le Michigan. La « House of David » restera active jusqu’en 1920. Au fait de sa popularité elle comptera des milliers de membres dont plusieurs centaines venus du monde entier. Fondée par un certain Benjamin Purnell, cette communauté a vécu grassement du commerce des fruits et légumes. Mais également des profits engendrés par la création d’un parc d’attraction, Eden Springs, qui donne son titre au livre et qui inspira, parait-il Walt Disney. L’équipe de base-ball de House of David a également connu une grande renommée. Derrière cette façade se cachent bien sûr de sombres secrets : des jeunes femmes sont victimes d’abus sexuels. Benjamin Purnell, qui promet à ses adeptes la vie éternelle sur terre après réincarnation est en fait un gourou-prédateur. C’est un meurtre qui poussera finalement la justice à se pencher sur les pratiques de la secte.
Mais l’attention de Laura Kasischke ne se porte pas tant sur l’enquête que sur ce gynécée sous influence. Utilisant tour à tour le récit chronologique, les extraits de journaux ou les témoignages des femmes, elle rend sensible l’atmosphère étouffante qui règne dans la maison de David.
Une fois de plus, cette grande autrice américaine montre qu’elle n’a pas son pareil pour brosser des tableaux d’une inquiétante étrangeté. Avec elle, la menace exhale son parfum pourrissant jusque dans les vergers aux fruits trop murs. Du grand art !

Eliane présente L’extraordinaire périple de Lanza del Vasto
Cet ouvrage retrace le parcours et l’éveil spirituel de Lanza del Vasto, un jeune aristocrate parti en Inde en 1937 pour recueillir les enseignements de Gandhi. De retour en Occident, il prône la non-violence, s’engage contre la guerre et l’arme nucléaire, et fonde la communauté de l’Arche pour vivre selon les préceptes du Mahatma, en dehors de la société de consommation.
A l’évocation de ce classique des années 70 s’engage une discussion nostalgique sur une période propice aux lectures sur l’Inde.

Alexandre nous présente J’ai couru vers le Nil, de Alaa EL ASWANY. Dans ce livre, le célèbre auteur de l’immeuble Yacoubian décrit les destins croisés de plusieurs personnages ayant participé à la révolution égyptienne de 2011. Ces portraits éclairent les mécanismes des printemps arabes. Les mêmes que ceux probablement à l’œuvre actuellement en Algérie. Ses personnages sont par conséquent archétypaux. El Aswany est interdit de publication dans son pays.

Enfin Annie P nous invite à découvrir l’œuvre de Pramoedya Ananta Toer, dit Pram. C’est un auteur indonésien né en 1925 et mort en 2006. L’oeuvre de Pramoedya Ananta Toer est immense – plus de cinquante romans, nouvelles et essais, traduits dans près de quarante langues et publié en France par les éditions Zulma. Il est très emprunté en bibliothèque.
Annie nous parle plus particulièrement de Une empreinte sur la terre, le 3ème volet du Buru Quartet. Dans ce livre, le personnage principal, Minke, qui est attiré par la culture européenne, se rend à Jakarta la capitale des Indes néerlandaises, afin d’entrer à l’école de médecine, le seul établissement supérieur ouvert aux Indonésiens, mais il se heurte vite au système colonial hollandais. Avec le soutien de Mei, une militante chinoise, il met sur pied un projet émancipatoire fondé entre autres sur le syndicalisme, l’éducation et la liberté d’expression. Toute sa vie Pramoedya Ananta Toer a été censuré.

Prochain rendez-vous le samedi 4 mai à 15h.

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