Action culturelle

L’île d’Utopie : une photo, quatre histoires

Pour contrer la morosité hivernale, embarquons ensemble à bord de ce radeau à destination de l’île d’Utopie.

Nous vous proposons un retour en arrière sur le concours d’écriture que nous avons organisé en juin dernier. La règle du jeu était la suivante : comment imaginez-vous votre île d’utopie ? Poursuivez l’aventure du radeau à partir de cette photo tirée de l’exposition consacrée à l’expédition à bord du radeau utopique de l’école parallèle imaginaire.

Un auteur, une libraire, et 3 bibliothécaires ont retenu ces 4 textes. « Sans titre » a obtenu le plus grand nombre de voix. Félicitations à toutes et tous et merci pour votre participation !

Sans titre

– Terre ! Terre ! Terre en vue ! hurlait Martin. Quel con. Sept mois qu’il tenait son rôle. Sacré Martin. Petit à petit, chacun avait infesté l’autre de son virus de la désillusion. On avait tous abandonné. Sauf Martin. Sophie, notre navigatrice, ne sortait plus de la cabine que pour chier et pisser par-dessus bord, la nuit, pensant que personne ne pourrait la surprendre, s’accrochant à une poutre et offrant aux flots et à l’écume le spectacle de son petit cul blanc. Paul, notre barreur, avait été le suivant à perdre ce qui nous avait tous poussé jusqu’ici, l’espoir. C’était après s’être fait écrasé le pied gauche par une barrique d’eau douce, un jour de houle, foutant en l’air deux semaines de nos réserves liquides. Ou bien peut-être après être tombé à la flotte alors qu’il remontait l’un de nos paniers à crabes. Même lui ne le savait plus. « La guigne ». C’est comme ça qu’on l’appelait maintenant. Depuis, il lançait des « ta gueule » à chaque fois que Samia tentait de détendre l’atmosphère. Faut dire qu’elle avait vite commencé à nous faire chier Samia avec ses trois chansons de marin bidon qu’elle alternait en boucle. À la cuisine, Titouan ne prenait plus la peine de faire cuire les légumes chétifs qu’on cultivait tant bien que mal dans nos quelques jardinières. « Tenez, vl’a des crudités » qu’il disait Titouan. Il nous en avait pourtant cuisiné quelques fameux des gueuletons. Ceviche de Saint-Pierre et salicornes sautées, œufs mollets et tourteau émietté, tagliatelles fraîches à l’encre de seiche…
– Terre ! Terre ! répétait Martin.
– Ta gueule ! répondait Paul.
– C’est fini les gars, on a réussi, on l’a trouvé ! s’obstinait notre guetteur perché sur le mât branlant.
C’est vrai. C’était fini. Mais Martin, enfermé dans son rôle, avait tort sur un point  : on l’avait perdu. C’était nous cette putain d’utopie, nous, notre petite société éphémère. C’était notre rafiot cette île qu’on attendait tant, insaisissable. C’était le bois qui flottait et qui craquait sous nos pieds. « Utopia » qu’il disait tous. On était dessus depuis le début, trop occupés à la vivre pour la concevoir. Mais on l’avait vécu. Quelques semaines seulement. Quelques semaines pendant lesquelles on avait oublié cette terre promise et hallucinée. Là, sous nos pieds, la liberté. C’était ça notre utopie, c’était être libre, libre de baiser à bâbord ou à tribord, avec passion, libre de se sentir unique, utile à tous et respecté pour cela, libre de penser, de raconter ses peines, d’exprimer ses peurs, libre de ne vivre que pour aimer, rêver, rire, manger et mourir satisfait, libre de n’avoir aucun but, uniquement des doutes, libre d’être sioux, comète, loup, viking, poète, immortel.
Les contours de la côte étaient devenus nets. On entendait gueuler au loin. Des silhouettes. Elles gueulaient leur joie je crois. Ah les bienheureux ! Ignorants… mais plus pour longtemps. Le temps était venu pour nous, nous les utopistes, les rêveurs, nous les chercheurs, de partir à la découverte de ce qu’on connaissait déjà. Il était temps d’y recréer ce qu’on avait perdu là-bas.

Victor Branquart

 

 Utopie ?

L’homme cueillait les tomates. Parfaitement mûres, elles dégageaient, en se détachant, un parfum d’hier. Sa rangée terminée, il leva la tête, essuya la sueur qui recouvrait son front et regarda au loin. Tout autour, on ne voyait que le bleu parfait de la mer rejoignant celui du ciel, le long d’une ligne un ton plus clair.

Ses camarades, de leur côté, avaient accompli leurs corvées de pêche ou de nettoyage. D’autres, assis à la table principale, rapiéçaient les vêtements. L’heure proche du repas aimantait l’ensemble de l’équipage vers cet emplacement stratégique et convivial. Une vapeur parfumée émanait des cales de cuisine. Là-dedans, les cuisiniers conservaient avec malice quelques épices et aromates. De même, chacun, dans son baluchon individuel, avait eu le droit d’emmener quelque objet non contrôlé ou imposé par la seule loi de la survie ou de la vie en commun. Pour certains, il s’agissait de livres préservés à l’abri des cabines sombres ou de vains objets électroniques dont bientôt on aurait oublié l’utilité. Pour tous, les reliefs d’une vie passée et évanouie depuis maintenant 28 lunes. Ils parlaient rarement du départ. De cet élan qui les avait poussés à quitter tout ce qu’ils connaissaient, volontairement, certes, mais si on les écoutait, acculés par un futur à terre bien plus sombre.

Le vaisseau avait été créé par trois hommes, dont les noms étaient gravés à même le bois plongé à moitié dans l’eau salée et tumultueuse. Construit pour permettre à quinze personnes de vivre pendant une dizaine d’année en parfaite autonomie, il proposait un espace de culture potagère hors sol, des toiles pour recueillir l’eau de rosée et de pluie et des cabines par couple. « Les utopistes », comme ils s’appelaient eux-mêmes, y voyageaient depuis plus de deux ans maintenant se tenant volontairement à grande distance des côtes. Ils espéraient ainsi échapper aux assauts d’éventuels migrants de misère. Depuis quelques semaines cependant, les instruments de navigation montraient des signes de dysfonctionnement. Les boussoles perdaient le nord, les angles des sextants s’étaient déformés. Les quelques cartes qu’ils avaient emportées n’indiquaient pourtant aucunement qu’ils étaient à proximité du Triangle des Bermudes que les mythes décrivaient comme site de perdition des marins.

L’équipe en charge de l’orientation n’avait d’abord pas souhaité alerter les autres « utopistes » mais tous trois, parmi lesquels deux des initiateurs de ce projet un peu fou, ne pouvaient que faire un constat amer. Ils étaient perdus. Quelque part à l’ouest de l’Afrique, dans l’océan Indien. Ils avaient aperçu au loin un navire industriel, avec sa taille et ses blocs d’acier de couleur si caractéristiques. Evidemment, celui-ci était immobile, fantôme flottant, une des victimes de l’effondrement qu’eux tous avaient fui. Ils se disaient que s’ils ne pouvaient éviter un tel monstre, ils risquaient à tout moment de s’approcher de la terre… Ils avaient eu de longues discussions dans la cabine de navigation, pendant lesquels les deux fondateurs avaient tenté de dissuader le troisième homme de tout révéler. L’expérience devait être menée à son terme. Peu importaient les quelques détours du destin que leur feraient prendre ces incidents.

Mélissa Cadarsi

 

Voyage en Utopie

Le croissant me semble si proche ; je tends la main par-dessus le comptoir, je m’en saisis et…

« Terre, terre en vue ! »

Tiré de mon sommeil, je me redresse un peu trop rapidement dans mon hamac. Le radeau tangue et je goûte le contact du plancher : le croissant me semble si loin et pourtant… L’équipage se masse à l’avant ; la main en visière sur le front pour éviter les premiers rayons du soleil, nous scrutons l’horizon. Une île se détache au loin, on dirait qu’elle a la forme d’un… croissant ! Cinq cents ans après Thomas More, nous accédons à ce territoire perdu et oublié : l’île d’Utopie. L’expédition a atteint son but, à des années lumières de notre Bretagne natale.

Ce projet est né d’une soirée arrosée dans les bars de Rennes autour du livre Utopia, récit d’un voyage « imaginaire » sur cette île. Une société égalitaire régnerait dans cette communauté sans guerre. Toute la nuit, nous avons déliré sur cette terre mystérieuse et ses cinquante-quatre villes. Chacun d’entre nous a surenchéri sur les aspects positifs de ce monde nouveau : maison obtenue par tirage au sort tous les dix ans, pas de propriété privée, absence de monnaie…

Au petit matin, une question est apparue dans les brumes de nos esprits : et si ? De nombreuses autres soirées ont suivi, nous plongeons, nous aussi, dans le domaine de l’utopie. L’idée de chercher à atteindre cette île « imaginaire », comme Thomas More, a commencé à germer dans nos esprits. Très vite, des incontournables sont apparus : quand ? comment ? avec qui ?, mais jamais pourquoi ? Chaque membre de notre groupe a choisi un domaine dans ce projet. Je me suis concentré sur l’aspect budgétaire avec une recherche de plusieurs financements participatifs. Très vite, Internet aidant, nos idées ont essaimé loin de notre univers rennais pour atteindre une dimension inespérée au départ.

Pendant plusieurs mois, nous avons travaillé de concert pour bâtir ensemble ce projet fou, mais pas utopique. La mise en eau s’est déroulée au début du mois de mai dans la rade de Brest : tous nos soutiens étaient réunis autour de nous dans une joyeuse et émouvante communion. Les derniers réglages effectués, nous avons pris place à bord du radeau utopique la nuit du solstice d’été. Dans cette embarcation construite de planches et de bidons, huit jeunes sont portés par le fol espoir de croiser cette île Utopia ailleurs que dans les rêves. La gestion technique du bateau est assurée par trois étudiants d’école de la Marine, deux géographes tracent la route maritime vers l’île ; avec les autres explorateurs, nous gérons le quotidien de ce bel équipage. Le soir, nous nous réunissons, assis sur les malles, autour du livre de Thomas More. A tour de rôle, l’un ou l’une d’entre nous lit un passage de cet ouvrage. Ce monde utopique ne sera pas si lointain dans quelques semaines, nous l’espérons tous.

 

Après l’excitation, chacun se remet à son poste pour ne pas compromettre l’accostage sur la terre ferme. Nous cherchons un passage dans la barrière de corail qui encercle l’île. Le radeau est dirigé vers une petite passe qui protège une anse sablonneuse. Avec soin, l’embarcation malmenée par les vagues évite les récifs et vient s’échouer langoureusement sur la plage. Rapidement sur le rivage, nous nous prenons dans les bras et mélangeons les larmes aux rires. Ces effusions sont rapidement calmées par des grondements puissants venus de l’intérieur de l’île. Avant de partir explorer, nous hissons le radeau sur le sable, hors de portée des flots. Les uns derrière les autres, nous nous dirigeons vers le centre d’Utopia.

Les grondements nous guident à l’orée de la forêt. Écartant les branches mêlées aux lianes, nous progressons difficilement pour déboucher en terrain découvert au milieu d’une foule vociférante. Une banderole «  vive l’Utopie Nationale Socialiste » surplombe la scène où se tient… Oh non !!!!

Xavier Romieu

 

Give me More !

(À tout ceux qui nous mènent en bateau)

Si nulle part est partout,  si nul ne part et ne quitte le port : on n’ira nulle part…

Ah Thomas, toi qui ne crois qu’à ce que tu vois, il a suffi que tu sois More pour nous en dire plus. Et nous guider vers l’utopie.

Hallutopia : si l’idéal était une drogue, nous serions tous à ta merci. On te cherche, on y croit : par foi on t’aperçoit au détour d’une île ou d’une ombre.

U comme Ulysse, T comme Thésée, O comme opium, P comme palimpseste, I comme Icare (ça brûle…), A comme absolu. Utopia , tu nous embarques, pauvres mate-l’-eau aux yeux bandés et aux pieds d’argile enraçinés dans ta barque virtuelle. Tu déranges notre présent et tu arranges l’avenir, tu es l’espace invisible entre l’existence et la chimère. Lutter contre l’ici pour mieux vivre l’ailleurs est ta bannière !

Celui qui dit stop à l’Utopia n’est pas né , il est nul !

Emma Metz

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