Fonds patrimonial Heure Joyeuse

Le Père Castor : un castor qui fait feu de tout bois

La mise en valeur des affichettes de librairie et objets publicitaires –protège-cahiers, bons points, mignonnettes, cartes postales et catalogues des années 1930 à 1960– du Père Castor qui a lieu en ce moment dans la salle du fonds patrimonial Heure Joyeuse et sur les cimaises de l’aile BD en jeunesse, est l’occasion de faire un zoom sur cet animal présent sur tous les supports publicitaires et choisi entre tous comme animal totem, le castor. Feodor Rojankovsky, Pierre Belvès, Gerda Muller ou encore Hélène Guertik sont les illustrateurs et illustratrices de renom qui, à l’époque, ont participé à la promotion de la collection créée chez Flammarion en 1931. Seuls les deux premiers cités ont dessiné, chacun à leur manière, la frimousse de ce castor indémodable, parfois reproduite par des ouvriers de l’imprimerie. Grâce à eux, Paul Faucher parvient à impulser une image de marque à sa ligne éditoriale à travers les « Albums du Père Castor ». Mais au fait, pourquoi un castor ?

Image : Dépliant publicitaire, silhouette détourée : Père Castor au téléphone, ill. inconnu (1934).


Paul Faucher nourrit un rêve éducatif, un idéal pédagogique qu’il poursuit à travers son travail éditorial. Il est influencé par son intérêt personnel pour les principes de l’éducation nouvelle (dont se revendiquent aussi Maria Montessori ou Célestin Freinet par exemple), fondée sur les idées de quelques grands penseurs humanistes et philosophes tels que Montaigne, Rabelais, Rousseau… mais aussi par les avant-gardes artistiques du début du XXe siècle, venues de l’Est. Ses convictions pédagogiques et artistiques vont le mener à la figure du castor, emblème de la construction et de l’autonomie, principes chers autant à l’éducation nouvelle qu’aux avant-gardes russes.

La première école appliquant les principes de la pédagogie active prônée par l’éducation nouvelle est fondée en 1889, en Angleterre, par Cecil Reddie. En France, une école semblable, l’école des Roches, est fondée par Edmond Demolins en 1899. Plusieurs autres écoles du même genre, qui voient le jour par la suite, s’attachent à respecter les points édictés par la charte de l’éducation nouvelle, publiée en 1925, à savoir :

– l’école doit se situer idéalement dans un internat à la campagne, afin de dispenser une éducation du lever au coucher et favoriser la pratique sportive en plein air ;

– la connaissance est amenée par l’expérience et les activités personnelles et collectives ;

– l’apprentissage de la vie sociale est primordial et les activités en petits groupes sont privilégiées.

Une éducation par les sens et l’expérience se met en place, où la créativité et la curiosité sont encouragées.

En 1927, Paul Faucher rencontre Frantisèk Bakulé, pédagogue tchèque qui travaille avec des enfants handicapés sur des principes similaires, notamment au sein d’une chorale. Il épousera d’ailleurs Lida Durdikova en 1932, alors assistante de Bakulé, dont on peut supposer qu’elle a pu influencer Paul Faucher en lui parlant de ce qui avait alors cours à l’Est, en pédagogie comme dans le milieu du livre. Elle est l’autrice de Panache, Froux, Quipic et encore d’autres albums célèbres du Roman des bêtes publié au Père Castor et illustrés par Rojankovsky.

Au tout début des années 1930, Paul Faucher fait également la connaissance de Nathalie Parain. Émigrée en France avant que le régime soviétique ne se durcisse, Nathalie Parain, de son nom de jeune fille Natalia Tchelpanova, se constitue une collection d’ouvrages pour la jeunesse rapportés d’URSS, au sein de laquelle figurent des titres tels que Le Cheval de feu, de Maïakovski (Kon’ Ogon’ = Le Cheval de feu), Mes Jouets, de David Chterenberg, ainsi que des albums issus du duo Marchak et Lebedev (Moroženoe = La Glace). Cette collection représente le moyen de ne pas perdre de vue la production avant-gardiste constructiviste de son pays d’origine et des artistes de la même formation qu’elle. (À noter que le fonds patrimonial Heure Joyeuse possède une partie de cette collection personnelle, constituée aujourd’hui de 129 titres consultables en ligne sur le site des bibliothèques patrimoniales et spécialisées de la Ville de Paris )

En effet, en URSS, la synthèse de l’art avec la vie est à l’ordre du jour depuis la révolution de 1917. Les artistes ne se cantonnent plus à la peinture ou la sculpture, mais étendent leur talent à tous les médias, à toutes les strates de la vie et de la société. Ils travaillent ainsi les affiches, les décors de théâtre, les livres, les revues et magazines. À une période où l’analphabétisme est majeur, les plus grands artistes sont honorés d’être mis à contribution par les éditions d’État pour écrire et illustrer dans le style constructiviste des albums pour enfants. Ces livres ont pour thèmes récurrents l’univers familier de la maison, la nature, les jeux, la planification socialiste, les enfants modèles, l’internationalisme de la jeunesse, le fonctionnement et la façon dont sont faits les machines et objets de la vie quotidienne, cette nouvelle vie de progrès, rendue la plus attractive possible par les artistes. Ces derniers souhaitent favoriser l’autonomie, la capacité de déduction et la curiosité naturelle des enfants lecteurs.

La technique d’illustration et le savoir-faire de Nathalie Parain, hérités des avant-gardes, lui valent d’être remarquée par Paul Faucher. Il adhère à l’idée que les enfants méritent ce qui se fait de mieux en matière d’illustration et d’éducation par le livre.

Conquis par ces rencontres pédagogiques et artistiques, Faucher, jusqu’alors libraire, décide, avec le soutien de Lida Durdikova, de s’adresser directement aux enfants avec les « Albums du Père Castor » dès 1931. L’animal emblématique, érigé au rang de patriarche, fait son apparition. La figure du père, chef de famille responsable des autres, est importante pour Paul Faucher, qui a été élevé dans des valeurs patriarcales, au sein d’un internat pour garçons. Elle est aussi le symbole d’un guide, d’un maître, à écouter, mais dont il faut ensuite se détacher. Le castor, animal sociable et fidèle, représente cette part d’autonomie que les albums de la toute nouvelle collection cherchent à inculquer aux jeunes lecteurs, notamment à travers le jeu et grâce à des images de grande qualité inspirées des avant-gardes dans le livre. Avec cette collection, l’enfant devient acteur et non plus seulement spectateur et auditeur d’une histoire lue par un adulte. Il est invité à co-construire avec le castor, animal bricoleur par nature, débrouillard et futé dans notre imaginaire. Les travaux manuels prennent ainsi une place de choix dans les premières publications de la collection.

Image : Dépliant publicitaire, Le roman des bêtes, Père Castor, ill. Rojan, 1936.

Image : Pierre BELVES. Linogravure, Paris, Flammarion, « Manuels du Père Castor », 1947. Le Plâtre, 1945 et Modelage, 1938. (cotes FA in8 1741, FA in8 1140, FA in8 2030)

Paul Faucher souhaite faire participer ses lecteurs aux albums, et développe ainsi le concept de « co-construction » du livre grâce à toute une série d’albums jeux ou albums d’activités. Il déclare en 1957 : « C’est parce que ces livres apportaient des jeux constructifs qu’ils furent placés sous le signe d’un animal voué d’instinct à la construction : le castor ». Nathalie Parain se trouve être la première alliée idéale pour cette démarche car sa technique de dessin en aplats, proche du papier découpé, peut être un bon exercice à la fois didactique et ludique pour les enfants : « l’objectif pédagogique [est] mis en œuvre par l’expression plastique », autrement dit, si ses albums incitent l’enfant à se saisir de ciseaux et à découper, c’est aussi cette technique qu’emploie Parain elle-même. Les jeux de découpages et de frises (où le multiple naît de l’unité) qu’elle exploite dès son premier album intitulé Je fais mes masques, puis dans Ribambelles, sont autant de manières « d’entrer dans le monde du pochoir », technique populaire et traditionnelle enseignée dans les écoles d’arts appliqués soviétiques où Nathalie Parain a étudié.

Image : Nathalie PARAIN. Je fais mes masques. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1931. (crédit BnF)

Image : Nathalie PARAIN. Ribambelles. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1932. (crédit BnF)

Une relation et un dialogue se tissent entre ce Père Castor, fictif, mais qui tend à devenir réel tant il est attachant, à l’image du Père Noël, et les enfants. L’éditeur s’adresse à ses lecteurs presque comme à travers un pseudonyme et signe les préfaces de certains des albums des initiales P.C. Dans celle de Je fais mes masques, le Père Castor demande aux enfants s’ils savent découper, coller et plier. Guidés dans leurs premiers pas, une marge de manœuvre leur est ensuite laissée pour favoriser leur indépendance.

Dans Ronds et carrés, des planches de formes géométriques à découper et à combiner sont proposées, dans Bonjour bonsoir, il faut identifier les objets du quotidien mis en scène et les associer, à la manière d’un imagier pour les enfants en apprentissage du langage. L’imagination de l’enfant est sans cesse stimulée et les objets ou jouets fabriqués de leurs petites mains au fil des albums sont aussi destinés à décorer la maison, à être exposés et montrés avec fierté, sur conseil du Père Castor lui-même dans ses préfaces.

Image : Nathalie PARAIN. Ronds et carrés. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1932. (crédit BnF)

Image : Nathalie PARAIN. Bonjour bonsoir. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1934. (crédit BnF)

Les activités manuelles, pratiques familières aux enfants, sont déjà du temps des avant-gardes soviétiques, rattachées à l’album. Prolonger la lecture et y impliquer l’enfant, c’est en effet ce que propose en 1922 le peintre et typographe russe Lissitzky, par exemple, dans son Histoire des deux carrés, où il souhaite inciter le lecteur, en s’adressant directement à lui comme interlocuteur principal, à participer à la suite possible de l’histoire. Il suggère explicitement de se munir d’une paire de ciseaux pour entrer dans l’action.

Les contes et les récits d’animaux plus naturalistes ne sont pas en reste chez le Père Castor. Tout d’abord réticent face à la fiction pour enfants, Faucher se laisse convaincre que l’imaginaire des plus jeunes peut aussi être encouragé ainsi. Il sélectionne des contes de la tradition européenne, de grands classiques et des valeurs sûres adaptés par Grimm, Andersen ou Perrault comme L’Album Fée, Baba Yaga… En parallèle, il crée la collection « Roman des bêtes » pour laquelle Feodor Rojankovsky invente le dessin de l’écureuil Panache sur un texte de Lida Durdikova. D’origine russe comme Parain, Rojankovsky émigre en France en 1925 après des études aux Beaux-Arts de Moscou. Pour Panache l’écureuil, il s’applique à dessiner d’après nature grâce à des écureuils qu’il apprivoise et garde en semi-liberté dans son atelier. Faucher veille à ce que les animaux soient toujours représentés dans leur milieu naturel, non anthropomorphisés, non dotés de parole. Les descriptions sont au plus près possible de la réalité de la nature, afin que les enfants s’approprient un vocabulaire spécifique et détaillé, du monde qui les entoure. Ces albums se veulent des outils d’apprentissage et d’ouverture, de sensibilisation, et font écho aux nombreux livres pour la jeunesse prenant pour sujet la nature et ses habitants, publiés dans les années 1920 et 1930 en URSS. On peut citer les noms de Popova, Bruni, Laptev, Lapchine, Borovskaia, entre autres artistes illustrateurs de la veine naturaliste.  A. BOROVSKAIA. Dans la taïga . Moskva, Ogiz-Molodaâ gvardiâ, 1933.)

Image : Lida (texte), Rojan (ill.). Panache l’écureuil. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1941. (cote FA in8 2881)

Cette figure tutélaire bienveillante, rassurante, du castor, prendra ensuite les traits d’un grand-père, ce sage détenant les connaissances, dans Les Belles histoires du Père Castor, série de dessins animés diffusée sur les chaînes de télévision publique à partir de 1993. Cette évolution du personnage qui s’étend à d’autres médias modernes démontre aussi une volonté éditoriale et marketing de rester dans l’air du temps et d’ancrer le fameux castor dans une forme de réel, il vieillit et devient grand-père, comme ses premiers lecteurs.

Image : Les Belles histoires du Père Castor, série de dessins animés diffusée sur les chaînes de télévision publique à partir de 1993

Le castor reste l’incarnation de cette collection dans notre imaginaire collectif… et la chanson qui va avec, « Père Castor, raconte-nous une histoire ! ». (Générique des Belles histoires du Père Castor, série de dessins animés diffusée sur les chaînes de télévision publique à partir de 1993)

 

Pour les plus curieux, une conférence menée par Béatrice Michielsen, consacrée aux « Trésors publicitaires des albums du Père Castor » et à la construction de son image de marque, aura lieu le 7 mars 2020 à 15h à la médiathèque. En attendant, vous pouvez venir redécouvrir les albums emblématiques du Père Castor, disponibles pour consultation dans le salon de lecture du fonds patrimonial au 1er étage. Les affichettes et objets exposés sont prêtés et légendés par l’association Pimpanicaille à St Maur et seront visibles dans nos murs jusqu’au mois d’avril.

À noter aussi, l’exposition « Le Père Castor fait sa pub » (jusqu’au 8 mars 2020, à la Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges, à partir des archives conservées à la médiathèque intercommunale du Père Castor de Forgeneuve (Meuzac), inscrites au registre « Mémoires du monde » de l’UNESCO depuis 2017.

 

Pour aller plus loin :

Albums cités, par ordre d’apparition dans le texte :

Lida (texte), Rojan (ill.). Panache l’écureuil. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1941. (cote FA in8 2881 https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000603355)

Lida (texte), Rojan (ill.). Froux le lièvre. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1940. (cote FA in8 1653 https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000603351)

Lida (texte), Rojan (ill.). Quipic le hérisson. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1937. (cote FA in8 2045 https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0002169716)

André BEUCLER (texte), Nathalie PARAIN (ill.), Mon chat, Paris, Gallimard, 1930. (cote FA in4 479 https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000599354)

Nathalie PARAIN. Ribambelles : images découpées. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1932. (cote FA in4 1914 https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000604371)

Nathalie PARAIN. Ronds et carrés. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1932. (cote FA in4 1944 https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000604372)

Nathalie PARAIN. Bonjour bonsoir : images et jeux pour les tout-petits. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1934. (cote FA in8 2269 https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0001198514)

El LISSITZKY. Le dit suprématiste des deux carrés en 6 constructions. Nantes, éditions MeMo, « Les Trois Ourses », 2013. (Première édition publiée en russe en 1922 par les éditions Les Scythes à Berlin) (cote NE in4 3036 https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0001932415)

Rose CELLI et Marguerite REYNIER (texte), Hélène GUERTIK (ill.). L’Album Fée. Paris, Flammarion, « Albums du Père Castor », 1933. (cote A NE in4 362 https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000599977)

 

Livres de références :

Michèle COCHET, Michel DEFOURNY, Claude-Anne PARMEGIANI. Nathalie Parain. Nantes, éditions MeMo, 2019. (cote HJ 741.092 PAR https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0002265868)

Françoise LÉVÈQUE. Livres d’enfants russes et soviétiques (1917-1945) : dans les collections de l’Heure joyeuse et dans les bibliothèques françaises. Catalogue en forme de dictionnaire des illustrateurs, Paris, Agence culturelle de Paris, 1997. (cote HJ 743.917 LEV https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000125410)

Béatrice MICHIELSEN (trad.). 100 livres pour ton enfant. Paris, Éditions Michèle Noret, 2018. (Fac-similé en trad. française de l’éd. de : Moscou ; Léningrad : Les Éditions d’État, 1931) (cote HJ 891.7 CEN https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0002237704)

 

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