Fonds patrimonial Heure Joyeuse

Avant le gel hydro-alcoolique dans les livres soviétiques pour enfants : questions d’hygiène, épisode 1

Image : БАРТО А. и П., Рисунки БОРОВСКОЙ А. = BARTO A. et P. (texte), BOROVSKAA A. (ill.). Девочка чумазая = Devočka čumazaâ = La petite souillon. Moskva : Detizdat, 1936. Est in8 310

Depuis 2008, le 15 octobre tient lieu de journée mondiale du lavage des mains. Cette journée a été instaurée pour sensibiliser les populations à cette règle d’hygiène parfois difficile à appliquer dans les pays où l’accès à l’eau est encore limité et où le savon demeure un produit de luxe.

Alors que l’heure est actuellement aux gestes barrières en cette période de crise sanitaire mondiale, l’équipe du fonds patrimonial Heure Joyeuse de la médiathèque Françoise Sagan s’est penchée sur un ensemble de livres russes pour enfants de la période soviétique (issus de son fonds russe consultable sur le catalogue des bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris) ayant pour leitmotiv la sacro-sainte hygiène, avant l’avènement du masque et du gel hydro-alcoolique. Nombre de pratiques hygiénistes sont revendiquées dans ces albums : l’hygiène corporelle bien sûr, mais aussi le régime alimentaire, la pratique sportive, le respect et la propreté de ses affaires personnelles et des biens de la communauté.

Première partie : la question de l’hygiène dans la Russie tsariste à travers le prisme des albums russes

En France, le discours hygiéniste se développe dans la deuxième moitié du 18e siècle, au siècle des Lumières. On prend peu à peu conscience de notre individualité corporelle, du respect que l’on doit à cette enveloppe charnelle qui nous accompagne toute la vie durant. La question médicale se mêle aux réflexions philosophique et morale : culte des apparences, montée des individualismes, pensée hygiéniste s’affirment, de concert.

Dans les livres russes pour enfants sélectionnés, on voit assez nettement le changement de regard sur l’hygiène apportée aux plus jeunes, avant les révolutions bolchéviques, et après, tout au long de l’URSS. Le mot d’ordre semble d’abord moral et en cela peut-être plus bourgeois, pour bien se comporter en société, dans les albums publiés aux alentours de 1900 et reprenant des figures déjà connues en Europe comme Pierre l’ébouriffé, aussi appelé Crasse-Tignasse (Der Struwwelpeter de Heinrich Hoffmann, publié en 1858 en Allemagne).  Ce garçon désobéissant refuse de se laisser couper ongles et cheveux, si bien qu’il est mis au ban de la société qui ne veut plus d’un tel petit sauvage.

Image : Auteur inconnu. Степка-растрепка : Разсказы для детей = Stepka-rastrepka : Razskazy dlâ detej = Stepka l’ébouriffé. Récits pour enfants. S.-Peterburg » ; Moskva, Izd. Tovariŝestva M. O. Vol’f », [date de publication inconnue] Est in4 582

Ces albums mettent en scène des enfants qui ne suivent pas les règles de bienséance d’une société aisée, punis par leur propre bêtise à la manière des Malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur (publié en France en 1858), mais sur un mode bien plus sadique et cruel. Ainsi, Gocha touche-à-tout, qui passe son temps les doigts dans le nez, se verra amputé de ce dernier devenu tumeur. Petia perdra quant à lui sauvagement son pouce qu’il passait son temps à suçoter malgré l’interdiction de sa mère. Les illustrations sont volontiers sanguinaires.

1) РАЁШНИК, съ рисунками БЕРТАЛЯ = RAËŠNIK (texte), BERTAL’ (ill.). Про Гошу долгiя-руки = Pro Gošu dolgiâ-ruki = Gocha touche-à-tout. S.-Peterburg » ; Moskva, Izd. tov. M. O. Vol’f », 1900. Est in4 590
2) Auteur inconnu. Степка-растрепка : Разсказы для детей = Stepka-rastrepka : Razskazy dlâ detej = Stepka l’ébouriffé. Récits pour enfants. S.-Peterburg » ; Moskva, Izd. Tovariŝestva M. O. Vol’f », [date de publication inconnue] Est in4 582

Quelquefois, c’est un croque-mitaine effrayant qui se charge de punir l’enfant capricieux et trop curieux. Cet être surnaturel et maléfique appelé « Buka » en russe intervient, comme dans les contes, afin de faire peur à l’enfant et ainsi le rendre plus sage.

Image : Le croque-mitaine : РАЁШНИК, съ рисунками БЕРТАЛЯ = RAËŠNIK (texte), BERTAL’ (ill.). Про Гошу долгiя-руки = Pro Gošu dolgiâ-ruki = Gocha touche-à-tout. S.-Peterburg » ; Moskva, Izd. tov. M. O. Vol’f », 1900. Est in4 590

Les enfants de Crasseville et Petia le propret est un album adapté du livre suédois Pelle Snygg och barnen i Snaskeby écrit en 1896 par Ottilia Adelborg (Stockholm). Il est davantage axé sur l’hygiène corporelle que sur la bienséance, tout en faisant quand même intervenir deux êtres « magiques », Petia le propret, aux airs de Pierrot, et la Grand-mère éponge. Tous deux sont investis d’une mission consistant à faire une bonne toilette aux enfants du peuple de Crasseville afin qu’ils deviennent amis de la propreté. Armés de brosses, d’éponges, de savonnettes et de peignes, les deux personnages déclarent une guerre sans merci aux souillons, ne leur laissant pas le choix et allant jusqu’à ligoter les plus récalcitrants. On peut  s’amuser du clin d’œil voulu ou pas de la dernière page de l’édition de 1950 de Mojdodyr, dont nous parlerons plus tard, qui rend gloire à l’eau comme principal vecteur de l’hygiène. Elle fait écho à l’avant-dernière page des Enfants de Crasseville.

Image : Р. К.= R. K. Неряшки-детки и чистенький Петя = Nerâški-detki i čistenʹkij Petâ = Les enfants de Crasseville et Petia Propret. Moskva, Izd. I. Knebel’, [vers 1900] Est in8 749

Image : ЧУКОВСКИЙ К., рисунки КАНЕВСКОГО А. = ČUKOVSKIJ K. (texte), KANEVSKIJ A. (ill.). Мойдодыр = Mojdodyr = Frotte-bien. Moskva, Gosudarstvennoe izd. detskoj literatury ministerstva prosveŝeniâ RSFSR, 1950. Est in4 92

Les soviétiques, au contraire, visent la fin des contes : le livre doit confronter l’enfant à la réalité de son quotidien, à la vie en société, à la nature telle qu’elle est. Il s’agit plus d’être dans l’observation de son environnement que de laisser vagabonder son imaginaire et d’agir par la peur.

En 1927, en pleine période soviétique, est publié un nouveau Stepka-Rastrepka. Celui-ci reprend les péripéties de Pierre l’ébouriffé mais le garçon n’est jamais puni par des actes violents administrés par des êtres cruels obsédés par l’hygiène. Il se rend compte tout seul des bienfaits de l’eau et de l’hygiène sans l’intervention du fantastique et de la cruauté. On peut noter que l’accoutrement des personnages et le milieu dans lequel ils évoluent ont changé en faveur de la mode soviétique.

Image : СИМУШЕНКО Вл. = SIMUŠENKO Vl.. Стёпкарастрёпка = Stëpka-rastrëpka = Stiopka mal peigné. Odessa, Svetoč, 1927.  Est in8 697 (numérisé)

Pauline Bourrilly

Episode 2 : l’hygiène de l’enfant, une affaire d’État en URSS servie par de grands poètes

Episode 3 : un esprit sain dans un corps sain, le sport et les activités de plein air en URSS

 

2 réflexions sur “Avant le gel hydro-alcoolique dans les livres soviétiques pour enfants : questions d’hygiène, épisode 1

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