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Avant le gel hydro-alcoolique dans les livres soviétiques pour enfants : questions d’hygiène, épisode 2

Deuxième partie : l’hygiène de l’enfant, une affaire d’État en URSS servie par de grands poètes

Une esthétique hygiéniste bien soviétique se dessine dans les albums pour enfants de cette période, véhiculant l’idée que celui qui est propre est bon, et donc utile à la communauté. La société étant redéfinie à la suite des révolutions bolchéviques de 1905 et 1917, la morale change, ainsi que la façon d’inculquer l’hygiène aux plus jeunes. Le corps ne doit plus servir l’individu mais la masse. Il ne s’agit ainsi plus dans les albums que nous allons présenter de règles de bienséance et de politesse à respecter dans les hautes sphères de la société pour ne pas choquer les adultes ou risquer d’être emporté par le croque-mitaine, mais de simples règles d’hygiène visant l’autonomie de l’enfant, futur pionnier modèle et bon citoyen soviétique.

Plusieurs albums semblables à des documentaires sont soit écrits par des médecins, soit publiés par des comités scientifiques d’État : l’Institut central d’éducation sanitaire, l’Institut de culture sanitaire, les éditions médicales d’État…

Image : en arrière-plan à gauche : « (…) La lutte pour un changement sain doit être un souci quotidien des Soviets et de tous les organes du gouvernement du prolétariat (…) »

On apprend à l’enfant à bien se tenir à table et à adopter des gestes d’hygiène quotidiens qu’il peut et doit réaliser lui-même.

Image : Др. КОРНОУХОВ М. Д., УШАКОВА Н. = Dr. KORNOUHOV M. D. (texte) et UŠAKOVA N. (ill.). Как кушать = Kak kušatʹ = Comment se tenir à table. Moskva, Gospedizdat, 1929.  Est 12it 25
Image : НИМАН, ЗОТОВ = NIMAN (texte), ZOTOV (ill.). Гигиенические навыки дошкольника = Gigieničeskie navyki doškolʹnika = Les réflexes d’hygiène de l’enfant d’âge préscolaire. Moskva, Izogiz, 1934. Est in12 26

Les réflexes d’hygiène de l’enfant d’âge préscolaire (ci-dessus) est un leporello ou livre-accordéon qui s’adresse aux parents et aux adultes en charge d’enfants. Il s’attarde sur chaque moment d’une journée type et énonce les bonnes habitudes à inculquer à l’enfant en invoquant une raison scientifique (les mains sales sont à l’origine de maladies du système digestif, sous les ongles longs se logent des microbes, par exemple).

Moi tout seul ! n’est ni écrit par une autorité scientifique ni breveté par un comité médical, mais nous le présentons à la suite des deux autres car cet album en accordéon insiste lui aussi sur la routine hygiénique que doit adopter l’enfant, à qui l’autrice s’adresse directement ici. Le message réside dans la distinction entre ce que l’enfant peut et doit faire tout seul, et ce qu’il ne peut entreprendre qu’avec l’aide d’un grand frère, d’une grande sœur ou d’un adulte. Tout ce qu’il peut faire seul concerne son hygiène et le soin apporté à ses affaires : se laver, se brosser les dents, s’habiller, faire le ménage dans sa chambre, faire son lit. En revanche, pour couper ses cheveux, enfoncer un clou ou utiliser des allumettes, il reste sous l’autorité des plus grands que lui. En remettant entre les mains de l’enfant le soin de sa propre hygiène corporelle, une responsabilité lui est donnée, qu’il peut prendre au sérieux et dans laquelle il peut s’investir en autonomie.

Image : КОНЧАЛОВСКАЯ Н., КЕША = KONČALOVSKAÂ N. (texte), KEŠA (ill.). Я сам ! = Â sam ! = Moi tout seul !. Moscou, L’artisan soviétique, 1946. Est in8 44

La question de l’hygiène est également abordée grâce à la fiction à cette période.

Dans Ma petite sœur Nadia, un petit format en leporello, une petite fille qui trouve l’eau « trop mouillée » pour se laver, est un jour attaquée par un essaim de mouches. Cette mésaventure suffit à la convertir à la toilette quotidienne.

Image : ГЕНКИНА Н., ГЛЕБОВА = GENKINA N. (texte), GLEBOVA (ill.). Сестренка Надя = Sestrenka Nadâ = Ma petite sœur Nadia. Leningrad, Poligrafičeskaâ fabrika, 1946. Est in12 10

Dans le même genre, Invité chez les singes raconte l’histoire d’un garçon refusant de se laver. Il part au pays des singes sur une île qui lui semble paradisiaque… mais c’est sans compter sur la propreté irréprochable des primates qui n’acceptent que les visiteurs soignés. Le garçon prend finalement la sage décision de rentrer chez sa mère, pour faire une bonne toilette.  « Vania a appris à se laver tout seul, c’est un garçon intelligent », affirme le récit en conclusion.

Image : АРНОЛЬД В. С. и ЗЮЗИН Л. К. ; САКОНСКАЯ Н. П. = ARNOLʹD V. S. et L. K. ZÛZIN (texte) ; SAKONSKAÂ N. P. (ill.). В гостях у обезьян = V gostâh u obezʹân = Invité chez les singes. Moskva, Institut central des matières sanitaires-Narkomzdrava SSSR, 1942. Est 12it 38

Dans La petite souillon, une fillette essaye de tromper son monde en assurant à tous ceux qu’elle croise que les taches noires sur ses mains et son visage sont en fait du bronzage, la faute au soleil ! Les grandes personnes ne sont pas dupes et elle est conduite de force au bain, accompagnée par une sage pionnière au foulard rouge, ou dans d’autres éditions, par des enfants.

Image : БАРТО А. и П., Рисунки БОРОВСКОЙ А. = BARTO A. et P. (texte), BOROVSKAA A. (ill.). Девочка чумазая = Devočka čumazaâ = La petite souillon. Moskva : Detizdat, 1936. Est in8 310

Enfin, on ne saurait parler d’hygiène dans les livres pour enfants soviétiques sans évoquer les albums de Kornej Čukovskij et de Vladimir Maâkovski.

Souvent dans les récits de Čukovskij, des objets du quotidien qui prennent vie, leur conférant un aspect fantastique, mais prosaïque. Ce sont des contes mais qui ne réinvestissent pas les personnages classiques du conte. Il s’agirait en fait d’un clin d’œil bienveillant à un thème cher aux futuristes russes concernant la révolte des objets contre l’ordre bourgeois. L’enfant doit apprendre à prendre soin de ses affaires et celles de sa famille, ou des biens communs, en plus de prendre soin de soi. Ainsi, dans Mojdodyr (Frotte-bien) on peut trouver des similitudes avec cette révolte des objets présente notamment dans la tragédie Vladimir Maâkovski mise en scène en 1913 avec laquelle Maâkovski débute sa carrière littéraire à l’âge de 19 ans. Dans l’album, le chef des lavabos baptisé « Frotte-bien » arrive avec son escadron pour obliger un garçon à se laver. Tant qu’il sera sale, les objets de sa maison ne reviendront pas à leur place chez lui, ils ont fugué !

Image : ЧУКОВСКИЙ К., картинки АННЕНКОВА Ю. = ČUKOVSKIJ K. (texte), ANNENKOV Û. (ill.). Мойдодыр : кинематограф для детей = Mojdodyr : kinematograf dlâ detej = Frottebien : cinématographe pour les enfants. Moskva ; Leningrad, Gosizdat, 1929. EST in4 51

Dans Les Malheurs de Fedora, Čukovskij applique la même idée : cette fois-ci, les objets de la maison fuient une ménagère trop peu soigneuse et ne reviendront vivre que dans la propreté du logis.

Image : ЧУКОВСКИЙ К., рисунки ТВАРДОВСКОГО В. = ČUKOVSKIJ K. (texte), TVARDOVSKIJ V. (ill.). Федорино горе = Fedorino gore = Les malheurs de Fedora. Moskva ; Leningrad, Gosudarstvennoe izd., [vers 1928]. EST in4 10 (numérisé)

En transposant dans ses récits le leitmotiv des objets qui prennent vie, Čukovskij apparaît quelque peu fantaisiste par rapport au cadre moralisateur et concret du reste de la production pour enfants autour de la question de l’hygiène, mais il rend hommage à un pan révolu de la poésie soviétique futuriste qu’il tente de perpétuer en direction des plus jeunes, et à travers les époques puisqu’ il reste l’un des auteurs les plus connus et appréciés encore aujourd’hui en Russie.

En 1929 paraît un article sur la réception des œuvres de Čukovskij, qui leur fait leur procès. Čukovskij est accusé dans Mojdodyr de manquer de respect aux enfants qu’il infantiliserait et aux ramoneurs (auxquels les enfants polissons tachés de noir sont assimilés) qu’il ferait passer pour des gens sales et dévaloriserait leur travail, tout en favorisant la naissance des peurs et des superstitions chez ses lecteurs… En effet, les vers « Et pour le ramoneur sale / Honte et scandale, honte et scandale ! » a bel et bien fait scandale !

Image : ЧУКОВСКИЙ К., картинки АННЕНКОВА Ю. = ČUKOVSKIJ K. (texte), ANNENKOV Û. (ill.). Мойдодыр : кинематограф для детей = Mojdodyr : kinematograf dlâ detej = Frottebien : cinématographe pour les enfants. Moskva ; Leningrad, Gosizdat, 1929. EST in4 51

Čukovskij a tenté de justifier le bien fondé de ses œuvres en avançant le fait que Mojdodyr était au contraire un véritable hymne à la propreté, et que le Docteur Aibolit, personnage de vétérinaire miraculeux que l’on retrouve dans son album Limpopo, incarnait les valeurs de la médecine, et appelait donc au respect de l’hygiène et de la santé… Quant aux peurs que ses livres pouvaient susciter chez les plus jeunes, il les trouve infondées et pense qu’un lavabo furieux doit davantage provoquer le rire. Ses livres sont d’ailleurs souvent dédiés à une certaine « Petite Moura », sa fille (décédée à 11 ans en 1931), qu’il ne cherchait, à coup sûr, pas à traumatiser.

Image : « A la petite Moura, pour qu’elle se lave. » ЧУКОВСКИЙ К., картинки АННЕНКОВА Ю. = ČUKOVSKIJ K. (texte), ANNENKOV Û. (ill.). Мойдодыр : кинематограф для детей = Mojdodyr : kinematograf dlâ detej = Frotte-bien : cinématographe pour les enfants. Moskva ; Leningrad, Gosizdat, 1929. EST in4 51

Le célèbre poète Vladimir Maâkovski a également écrit pour les enfants, surtout à partir de 1925, date à laquelle le Parti commande la production d’une littérature pour les plus jeunes, axée sur la valorisation du travail et du communisme. Maâkovski emploie l’opposition comme procédé poétique majeur, et c’est le cas dans deux de ses neufs livres pour enfants, Ce qui est bien et ce qui est mal, et Conte de Pétia le gros garçon et de Simon qui est maigre (1925) (le seul et unique conte écrit par Maâkovski, ce genre étant évité en URSS), tous deux abordant la question de l’hygiène corporelle et de l’hygiène de vie.

Image : МАЯКОВСКИЙ В., рисунки БРЕЯ А. = MAÂKOVSKIJ V. (texte), BREJ A. (ill.). Сказка о Пете, толстом ребенке, и о Симе, который тонкий = Skazka o Pete, tolstom rebënke, i o Sime, kotoryj tonkij = Petia, le gros, et Sima, le maigre. Moskva, Leningrad, Izd. detskoj literatury, 1939. EST in8 17

Maâkovski pourrait bien être aujourd’hui accusé de grossophobie avec ce conte moralisateur qui présente d’un côté une famille de bourgeois qui passe son temps à s’empiffrer (on pense à l’album La Glace de Samuil Marchak et Vladimir Lebedev, publié en 1925, dans lequel un bourgeois explose après avoir englouti des kilos de cornets de crème glacée), image de l’avidité facile à comprendre pour un enfant, face à une famille soviétique modèle, modeste et en bonne santé. La bourgeoisie est associée à une mauvaise hygiène de vie tandis que le prolétariat vit en harmonie.

L’auteur répond à la demande d’une littérature factuelle, théorisée dès 1929, dans Ce qui est bien et ce qui est mal, en rejetant la fiction en faveur des faits, aussi banals soient-ils qu’une question posée par un enfant à son père. La réponse du père, sous les traits de Maâkovski lui-même, constitue simplement le récit et la morale est aisée à retenir : un bon citoyen soviétique est un individu heureux, et pour le devenir, il faut faire le bien et non le mal, comme le résument les derniers vers dont les deux mots « bien » et « mal » sont en caractères gras.

Image : МАЯКОВСКИЙ В., илл. СТЕФАНОВСКОГО А. = MAÂKOVSKIJ V. (texte), STEFANOVSKIJ A. (ill.). Что такое хорошо и что такое плохо = Čto takoe horošo i čto takoe ploho = Ce qui est bien et ce qui est mal. Gor’ki, OGIZ, 1937. EST in8 463 numérisé

Pauline Bourrilly

 

Episode 1 : la question de l’hygiène dans la Russie tsariste à travers le prisme des albums russes

Episode 3 : un esprit sain dans un corps sain, le sport et les activités de plein air en URSS

2 réflexions sur “Avant le gel hydro-alcoolique dans les livres soviétiques pour enfants : questions d’hygiène, épisode 2

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