Action culturelle

Concours de nouvelles #1 : « Dans un mois dans un an… »

Pendant tout l’été, découvrez les textes gagnants de notre concours de nouvelles sur la Prison Saint-Lazare, inspiré des photos du Musée Carnavalet – Histoire de Paris. Aujourd’hui, voici le texte de Danièle Cogis.

« Dans un mois, dans un an… »

Juliette

15 avril 1918

La surveillante me pousse dans la cellule. Des murs gris, écaillés, des inscriptions à la craie, un banc incliné pour couchette, un seau. Pas de lumière, pas de fenêtre. Rien. Tu auras une paillasse et une couverture avec ta soupe. La soupe, je sais par les camarades que c’est de l’eau tiède avec encore moins de pain qu’avant, depuis le rationnement. Les verrous claquent. Je m’assois. J’ai froid. J’ai faim. En boule sur la pierre, je serre les dents. Du sang a encore coulé
sur mes cuisses. Elle ne m’a pas laissée me laver, ni voulu me donner un linge. T’avais qu’à pas. Ça t’apprendra. Des filles comme toi.

Je n’entends rien d’autre depuis que les gardiens de la paix m’ont ramassée dans la rue il y a dix jours, désespérée, tremblante de fièvre, et conduite à la prison Saint-Lazare. La portière a noté mon nom sur un registre. Ensuite, les longs couloirs vers l’hôpital. Je pouvais à peine marcher. Au sous-sol, deux sœurs de Marie-Joseph m’ont obligée à m’allonger nue sur une table. L’infirmière de garde m’a palpée. J’ai crié. Je vois. Je comprenais à peine ce qu’elle disait. Trop tard pour ce soir. Demain, on fera le nécessaire, quand elle aura dit qui lui a fait ça. Et pour la première fois, elle m’a regardée. Tu as compris, pas de nom, pas d’anesthésie. Une sœur m’a emmenée dans la salle commune où dormaient une cinquantaine de femmes. L’odeur d’urine et d’eau de Javel m’a saisie. Elle m’a désigné une place dans un lit occupé et posé sa main sur mon front. Ne vous inquiétez pas, ma petite, vous aurez du chloroforme, même si vous ne dites rien. N’avouez jamais, avait dit Jeanne Humbert, lors d’une réunion pour le suffrage des femmes à la bibliothèque des amis de l’Instruction.

Je n’ai rien dit. J’ai déliré pendant des jours. J’entendais des mots confus, Américains, grande offensive, obus sur Saint-Gervais, nombreux morts. Enfin, j’ai pu m’asseoir dans la cour. J’ai regardé le ciel, bleu avec de beaux nuages blancs, les arbres avec leurs jeunes feuilles. Et puis, brusquement, ce matin, j’ai été condamnée pour racolage, fichée comme fille publique, avec visite obligatoire une fois par mois. En attendant, cachot.

Mon ventre est vide. Mes mains sont vides. On m’a tout pris, la robe que je me suis cousue à l’atelier, mon joli chapeau, ma chaine de baptême, le livre que j’ai reçu pour mon brevet. J’y avais mis la lettre où j’annonçais à François que nous aurions un enfant. Elle m’est revenue avec la lettre de son capitaine m’annonçant sa mort au front. Dans un mois, je sortirai.

Marie

15 avril 2020

Le chantier du square Alban-Satragne est arrêté depuis le début du confinement. Les pelleteuses avaient déjà chassé les habitués, les mères avec poussettes, les vieilles qui font une pause en sortant du marché Saint-Quentin, les migrants qui discutent jusqu’à la fermeture.

Le feuillage des arbres va bientôt faire écran, je ne verrai plus la chapelle de la bibliothèque. Souvent, quand je la regarde, je pense à mon étrange grand-mère. Toujours habillée en noir, raide, embarrassée par mes questions. La vie d’avant, Mam, c’était comment. C’est elle qui m’a élevée, dans cet appartement du boulevard Magenta où je suis revenue vivre. Après sa mort, j’ai trouvé deux lettres dans sa boite à ouvrage. L’une avait un tampon des armées. Je n’ai pas pu les lire, l’encre était effacée. Il y avait aussi une chaine en or et un roman de Marguerite Audoux, presque en lambeaux, avec la date du 13 juillet 1914 inscrite en pleins et déliés. Je me suis rappelé une rare confidence, elle avait voulu devenir couturière, comme elle. La surprise est venue du reste. Une douzaine de billets de visite à l’hôpital-prison Saint-Lazare, une carte de la Préfecture de Paris.

Depuis son ouverture il y a cinq ans, la bibliothèque est mon refuge. J’aime marcher dans le cloître, où l’on peine à imaginer la détresse de ces femmes qu’on a osé appeler filles de joie. J’aime lire là-haut, au dernier étage si calme, j’ai parfois la chance d’échanger un mot avec quelqu’un. Il y a tant de livres qui attendent de l’autre côté du boulevard. Je n’en prends qu’un à la fois, pour revenir plus souvent.

Aujourd’hui, j’ai eu 80 ans. Ma petite-nièce m’a téléphoné de Chartres pour me souhaiter mon anniversaire. Elle est partie avec son mari et leurs fils la veille du confinement. Ils ont décidé de s’installer définitivement là-bas. La semaine dernière, ma voisine est morte en réanimation à Lariboisière. On se parlait à travers la porte.

Je m’approche de la fenêtre et je regarde le monde arrêté. Le square est désert. Le boulevard est désert. Seules des sirènes d’ambulances percent cette brume de silence.

Je pense soudain que, dans cette ville de deux millions d’habitants, je ne connais plus personne, plus personne ne me connaît. Au fil du temps, tous sont partis ailleurs, vivants ou morts. Enfermée chez moi par cette épidémie sans remède, sans fin prévisible, je me demande si je ressortirai un jour.

Dans un an, disent-ils, peut-être.

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