Action culturelle

Concours de nouvelles #2 : « Prison Saint-Lazare »

Pendant tout l’été, découvrez les textes gagnants de notre concours de nouvelles sur la Prison Saint-Lazare, inspiré des photos du Musée Carnavalet – Histoire de Paris. Aujourd’hui, voici le texte de Martine Bruno.

 » Le fourgon a englouti une vingtaine de femmes de tous âges, les portes se sont brutalement refermées sur elles.  Le convoi s’est ébranlé, cahotant sur les pavés disjoints et glissants. Le pas des chevaux rythme sa progression à travers Paris. A l’intérieur, il fait sombre, froid, une odeur de pourriture prend à la gorge. Seule, une méchante lucarne laisse passer un rai de lumière.

Les femmes s’interpellent, jurent, explosent de colère, les plus aguerries parviennent même à rire.  Elle les connaît presque toutes, ces ombres brunes qui hantent le Canal Saint Martin à la nuit tombée. Certaines n’ont eu que quelques centaines de mètres à faire à leurs descentes du train en Gare de l’Est et sont venues échouer le long du canal dans l’un de ses hôtels borgnes qui le longe.

«Gueule d’Ange » s’est trouvée une petite place dans un coin, un peu à l’écart des courants d’air. Recroquevillée sur elle-même, la tête entre les genoux, on ne voit plus que sa tignasse rousse. Elle ne s’attendait à cela, une rafle sans concession, violente. Des coups portés, qui lui cuisent encore l’échine. Dans l’affolement, elle a perdu l’une de ses bottines.  Jusqu’à présent, elle avait toujours réussi à échapper aux descentes de police mais pas ce matin. Le convoi poursuit sa route, direction Saint Lazare. Elle en a souvent entendu parler, c’est la hantise des filles et ce matin, elle va découvrir le lieu.

Arrivé dans la cour de la prison, le véhicule s’arrête et ouvre ses portes. Les habituées sont les premières à descendre. Gueule d’Ange est la dernière à sauter du fourgon.  Autour d’elle, de grands murs gris et lépreux percés par le trou noir des fenêtres semblent vouloir l’engloutir.

Le sergent qui les a accompagnées jusqu’à la prison, s’entretient maintenant avec une sœur, il lui donne une liste.

Gueule d’Ange sort de son hébétement quand la religieuse appelle son nom.

– Fille Laporte Louise, section 1, hurle la sœur.

Elle va rejoindre la section réservée aux mineurs ; elle vient tout juste d’avoir 15 ans. Elles sont quatre, quatre gamines transis de froid et d’inquiétude. Pourtant, le pavé parisien ne les a pas épargnées en dépit de leur jeune âge. « Gueule d’Ange » est la plus grande ; une longue tige, maigre au visage pâle aux grands yeux bleus, à la tignasse d’un roux flamboyant. Elle a encore les traits d’une enfant.

C’est Lulu la décharnée, la plus âgée des filles, une meneuse, qui lui a donné ce surnom « Gueule d’Ange ». C’est en la voyant pour la première fois dans le quartier du Canal Saint Martin  qu’elle s’était écriée :

– Les frangines, matez donc c’qui nous arrive c’ matin ! C’tte môme, une vraie gueule d’ange. « Gueule d’Ange », ce sera ton blaze maintenant, la môme ! lui lance -t-elle.

Mais ce matin, Lulu la décharnée, ne fait pas partie du convoi et n’est pas là pour la protéger. Gueule d’Ange au milieu des autres gamines suit la sœur qui parcourt au pas de charge de longs couloirs qui n’en finissent pas. Dans son élan, les grandes jupes de la sœur virevoltent, frôlent au passage les murs. Gueule d’Ange s’imagine la sœur s’envolant et l’idée l’amuse un instant. Mais la course n’est pas terminée. Après les longs couloirs, succèdent une série d’escaliers qui n’en finissent pas eux non plus. Puis des salles, peuplées de femmes qui ne lèvent même pas les yeux à leur passage, trop occupées par leurs tâches. Certaines cousent, d’autres repassent. La sœur va si vite que Gueule d’Ange n’a même pas le temps s’attarder sur les visages dans l’espoir peut-être d’apercevoir une connaissance.

Enfin, la dernière porte poussée donne sur une immense pièce où sont entassés des lits les uns à côté des autres.

Gueule d’Ange vient de récupérer un uniforme, composé d’une robe en drap noire et d’une paire de chaussures. Le lit que la sœur lui a assigné est coincé dans un recoin sous une fenêtre qui laisse passer les courants d’air. Les draps sont jaunis et rapiécés.

– Mes filles, cet après-midi, visite médicale, mais avant vous allez toutes vous décrasser aux lavabos ! hurle encore la sœur.

– Je ne veux aucune agitation, aucun bruit, c’est bien compris ! Pour celles qui ne respecteront pas la règle, elles pourront passer quelques heures ou la nuit dans la salon de méditation ! Continue – t-elle de scander. Le salon de méditation n’est en fait qu’un cachot exigu, sombre, humide et sale qui n’offre qu’une banquette qui sert de couchette la nuit, et un pot de chambre aux couleurs douteuses.

Ce qui inquiète Gueule d’Ange, c’est bien cette histoire de visite médicale. Les autres filles lui en ont parlé. Ce n’est pas tant l’histoire de se dévêtir, elle en a l’habitude, c’est d’être exhibée aux regards de vieux messieurs barbus, d’être examinée sous toutes les coutures, palpée, triturée.

Toutefois, ce soir pour la première fois depuis de longs mois, enfouie au fond de son lit, elle va enfin s’assoupir seule. Seule, sans avoir à le partager avec une compagne de misère. Seule sans être écrasée par le poids d’un homme en sueur lui soufflant dans le cou son haleine aviné. »

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