Action culturelle

Concours de nouvelles #3: « Le collier de Fantine »

Pendant tout l’été, découvrez les textes gagnants de notre concours de nouvelles sur la Prison Saint-Lazare, inspiré des photos du Musée Carnavalet – Histoire de Paris. Aujourd’hui, voici le texte de Valérie Prot.

Le Collier de Fantine

Il était chou avec son idée de visiter la prison des femmes. Je ne suis pas bégueule et pour une fois qu’on ne me parlait pas tarifs, j’ai engagé la conversation. Ce photographe venait nous voir pour une commande du ministère de la Justice qui voulait savoir comment nous vivions ici. J’ai trouvé l’idée bizarre. Liseron lui a tourné le dos. Elle qui ne connaissait de justice que cette Maison de Justice de Saint Lazare, ne voulait pas être reconnue. Mais j’ai pensé que ce serait l’occasion de montrer nos existences et qu’avant cent ans, il y aurait bien une ou deux Simone comme moi pour faire changer les choses. Des Simone, il y a en a plein les rues, voire plein les trottoirs.

J’ai eu l’impression qu’il venait surtout constater que nous étions bien traitées avec le poêle dans la chambrée aux matelas rembourrés et aux couvertures bien épaisses. Ici, tout dépend de quel côté tu tombes. Si tu te fais pincer pour un délit, c’est la case prison avec la cage à poules, et sa planche pour dormir au cachot. Les rats sont mieux lotis. Je serais curieuse de savoir s’il va montrer cela. Celles qui sont tubardes ou syphilitiques sont traitées côté infirmerie. En dehors des accidents, les comme moi doivent venir régulièrement faire un contrôle de santé avant le retour au turbin, en règle avec les condés. Le tapin dérange peu tant qu’il reste caché. Il ne faudrait pas contaminer le micheton rupin. Autrefois, poivrer le Prussien n’était pas mal vu. Maintenant que nous sommes entre Français, c’est différent.

Dans une heure, je sors. Je passe saluer les frangines. Je viens de me remettre d’une « fausse couche » dans la salle de celles que les tricoteuses ont ratées et qui se vident de leur sang ou que la fièvre de l’infection fait délirer. La nature fait bien les choses et l’incident évite de revoir le juge car, maintenant que la Grande Guerre est terminée, il faut repeupler même avec de la graine de catin. Quand j’ai dit à mon jules que j’étais grosse, il m’a remis les idées en place. Les clients n’aiment pas cela. Ils sont gênés, car ils ont des principes et ce n’est pas bon pour le commerce. Ils n’apprécient pas non plus les coquards. Alors mon julot, le ventre, c’est son truc : discret, efficace. J’ai eu la chance de me faire alpaguer le soir de ma rouste. Ce mois à l’ombre m’a peut-être sauvé la vie.
Et voilà, je viens d’enfiler mes vêtements de travail, j’ai mis un coup de ciseaux à mes cheveux comme c’est la mode rue Cambon chez Mademoiselle Chanel et puis j’ai mes bas dont je fais profiter les mirettes du visiteur. Je voudrais bien qu’il me propose de poser pour des cartes postales. Les filles de Madame Ceska font cela. C’est confortable, pas contagieux, mais ça gagne peu. Il était gêné le photographe quand il m’a dit de m’asseoir et de faire semblant de coudre comme les autres. Je peux vous dire que j’ai fait semblant, c’est souvent que je fais semblant. Pauvre gosse, je me demande bien ce qu’il va montrer de nous. Est-ce qu’il a tiré aussi le portrait de ce vieux vicelard de gardien moustachu qui se rince l’œil en se frottant dès qu’il le peut en nous surveillant dans la cour ? A-t-il vu les religieuses qui comme moi ont tout donné à leur marlou qui prend sans retour ? Elles prétendent que « la souffrance pave le chemin de la rédemption » mais moi j’en ai marre de la potion morale qu’elles nous font ingurgiter comme le reste de la purge.

Ce matin, le jeunot a photographié la visite médicale. Tout le gratin était là pour prouver qu’on s’occupe de nous avec les infirmières au garde-à-vous. Je ne sais pas s’il a compris grand-chose. Lors d’une vraie visite, nous sommes inspectées de la cave au grenier sans ménagement et malgré les soins, nous comprenons que souffrir est la moindre des choses. Nous allons périr par où nous avons péché. Ce n’était pas le jour des amochées : les photos seraient moins belles. Chacune attendait son tour d’inspection avec l’homme qui photographie la femme qui regarde l’homme qui regarde la femme. Le photographe n’a pas raté le jeune médecin prenant la main de Fantine et fixant du regard la courbe de ses doigts fins, comme s’il réfléchissait à la bague qu’il allait lui offrir…

Alors, on a entendu le crépitement de la poudre de magnésium qui a brûlé dans un éclair de lumière quand la photo a été prise. Un charmant tableau pour le ministère qui ne trouverait rien à redire à notre condition. Les filles qui attendaient au fond de la salle riaient sous cape tellement elles avaient envie de donner une leçon de choses au petit. L’instant d’après, le médecin a retourné la main de la gamine. Elle a froncé les sourcils et lui aussi en s’attardant sur les marques sombres qui étaient apparues dans sa paume. Pas besoin d’inspecter le cou de Fantine pour remarquer les taches qui formaient le collier de Vénus et qui rendraient sans doute ses enfants orphelins. À part un peu de mercure ou un dérivé d’arsenic, il n’y a pas grand-chose contre la syphilis. Un jour peut-être… un vaccin.

Une réflexion sur “Concours de nouvelles #3: « Le collier de Fantine »

  1. Recit très bien écrit et enlevé. Simplement je me demande QUI est son destinataire… On ne sait pas s il s agit d un journal, d une lettre….. C’est un monologue dédié à ? Dimage car c’est vraiment bien

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