Action culturelle

Concours de nouvelles #5 : « Un petit nom »

Pendant tout l’été, découvrez les textes gagnants de notre concours de nouvelles sur la Prison Saint-Lazare, inspiré des photos du Musée Carnavalet – Histoire de Paris. Aujourd’hui, voici le texte de Mélissa Restous.

Un petit nom

Dites donc, des Marcelle, il y en a eu un paquet dans ce cachot. À moins que ce ne soit la même Marcelle qui aurait eu la bonne idée d’y faire plusieurs séjours. Pour quelle raison ? Vol ? Prostitution ? Pire ? Un meurtre… C’est une femme de passion, cette Marcelle. Un jour, en rentrant un peu plus tôt du travail, elle a surpris son mari avec la voisine, celle qui est un peu idiote mais tellement jolie. Le spectacle, insupportable, l’a rendue folle de rage et elle lui a tranché la gorge avec un couteau de cuisine. On le lui avait offert comme présent de mariage.

Une chose est sûre, ses voisines de graffiti, les deux encoeurées, ce sont des filles. Qui d’autre porterait les noms de Marthe de Charonne et Lolotte de Bastille ? Il n’y a que des prostituées pour s’attribuer des particules. C’est plus chic. Elles font croire qu’elles sont de la haute alors qu’elles sortent presque du caniveau. Mais avec un peu de rouge à lèvres et du noir sur les yeux, elles prolongent cette illusion aristocratique et les hommes qu’elles croisent font semblant de les croire. Eux aussi ont parfois besoin de ce fragment de rêve. Je sais de quoi je parle.

Et ce Vincent, qui s’étale en si grosses lettres ? Qui est-il pour mériter un tel affichage ? Je l’imagine bien, avec son air canaille, le béret de travers et les pouces crâneusement coincés dans sa ceinture. Ce Vincent, il ressemble un peu à mon Paul. Je ne sais pas si je l’aime assez pour abandonner son nom ici. Ou peut-être que je l’aime trop. Il faut que j’évite de penser à lui, ça me donne un cafard monstre.

L’agitation me manque, tout à coup. Ce cachot est sombre et puant à cause du seau qui empeste sous la couchette. Le reste de Saint-Lazare ne vaut pas mieux mais on s’y habitue. Et il y a les copines pour se changer les idées. Certaines sont des habituées, d’autres ne font que de brefs passages. Cela ne change pas grand-chose. Vivre dans une telle promiscuité nous oblige à nouer des liens. On dort ensemble. On fait notre toilette ensemble. On se promène et on passe le temps ensemble. On rit et on pleure. On s’aime et on se déteste, tout à la fois.

Voir toutes ces inscriptions me donne le vertige. Tant d’histoires qui aboutissent au même point. À nous toutes, nous sommes la communauté des miséreuses. Les incarnations des vices et de toutes les infamies de Paris. Infemmies, devrais-je dire. Mais qu’est-ce qu’on y peut ? Pas grand-chose. On prend la place que l’on nous laisse. D’ailleurs, il manque quelque chose sur ce mur de la honte…

Mon petit nom.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s