Action culturelle

Concours de nouvelles #6 : « L’un d’elles »

Pendant tout l’été, découvrez les textes gagnants de notre concours de nouvelles sur la Prison Saint-Lazare, inspiré des photos du Musée Carnavalet – Histoire de Paris. Aujourd’hui, voici le texte de Véronique Henry.

L’un d’elles

Elles me dégoutent. Elles me répugnent. Elles me fascinent.

Elles arrivent les jupes relevées, les corsages déchirés, les souliers crottés. Elles vocifèrent. Elles crachent leur hargne. Elles jurent la langue pendante entre leurs dents branlantes. Elles s’exhibent. Je rougis.

Elles sont déglinguées.

Je les tire pour les faire rentrer dans leur cachot. Par les cheveux. Par ce que je peux choper. Je les pousse. Je les pince. Elles résistent. Elles crient, sans vergogne. Elles crachent leur mépris. Elles connaissent ce lieu. Toutes.

Je rode dans les couloirs. Je les scrute. Je les épie.

Elles disent que les médecins sont des ordures, que le préfet est un porc et que leurs pères sont encore pires. Elles disent que les hommes les prennent la nuit, pour les enfermer au petit jour. Elles disent des saletés.

Je me bouche les oreilles. Je les observe. Parfois je bave.

Elles frappent les murs de leurs cellules, elles grattent le salpêtre de leurs ongles rocailleux, elles y gravent des mots orduriers avec leurs épingles à cheveux. Des paroles pour d’autres. Des paroles pour l’oubli. Moi, je ne sais pas lire. Elles se battent pour une miche de pain mal croquée. Elles hurlent. La tête rejetée en arrière, les cheveux en lambeaux, le buste croche.

Je crie, aussi. Je vis comme elles. Elles savent que je suis fou. Alors je les tape. Une grande volée dans la binette, pour ne plus leur ressembler. J’arrête lorsqu’elles pleurent.

Je les traine pour la décontamination. Le médecin plisse les yeux. Elles le traitent de canaille. Elles ricanent. Lui, pince ses lèvres rigides, et soupèse leurs bras, le regard sur leurs cuisses.

Je les pousse dans leurs cellules. Je bouscule. Je brutalise.

Lorsque les argousins arrivent, elles sifflent. Les doigts enfouis au tréfonds de la gorge. D’une chambrée aux cachots. Des cachots à l’infirmerie. De l’infirmerie au réfectoire. Du réfectoire à la cour. De la cour aux chambrées. Une stridence au-delà de l’audible. Et ça tourne ; et ça résonne. Ma tête éclate. Je me bouche les oreilles.

L’une est prise, pour on ne sait où, pour on ne sait quoi. Toutes s’accrochent aux unes et aux autres. Elles refusent de voir partir la plus hurlante, la plus crainte, la plus immonde. Elles vocifèrent dans leurs larmes. Mais. Nulle n’y échappe. Ballonnée, menottée, bousillée. Humiliée. La nuque comme brisée sous le poids de la poigne gantée du gendarme. Elle pousse un dernier râle vengeur. J’entends : « vous ne m’aurez pas, sales vaches ». Mais ils l’auront.

Elles me disent que je suis avec elles, comme elles, d’elles. Elles me disent que je dois refuser. Elles me disent que j’ai le trousseau. Les clés, pour fuir, pour cavaler jusqu’aux Halles, en chapardant une pomme à une vendeuse des quatre saisons, sur son étal trop tentant. Elles chuchotent. Elles manigancent. Elles m’affolent. J’ai peur. Je fuis.

Elles savent que je suis né ici. Je n’en suis jamais sorti. Je vis dans une cellule. Je suis comme elle. Et je mourrai ici.

Mon père est dans tous les hommes qui baissent les yeux à ma vue. J’ai cherché leurs regards. Son regard. Je leur ai fait honte. Plus maintenant. Il n’est rien.
Ma mère est l’une d’elles. Ma mère a été l’une d’elles. Je sais qu’elle a accouché un bâton entre les dents. Je sais que je lui fus arraché. Je sais que la police l’a prise. Je sais qu’elle est dans un cachot suintant la misère. Dans un bagne, loin. Je sais que sa peau n’est que crasse. Je sais qu’elle m’entend. Alors je hurle à m’en rétamer la gorge. Je sais qu’elle va me sortir de ce cloaque. Elle m’apprendra les lettres. Elle m’apprendra les chiffres. Elle m’apprendra sa fureur. Elle m’apprendra sa révolte.

Et je ferai sauter cette prison. Un jour, ce maudit lieu n’aura plus de mémoire. Nul n’en aura souvenir. J’en fais le serment. Foi de fou. Je ne suis que dynamite. Et je vois rouge.

Une réflexion sur “Concours de nouvelles #6 : « L’un d’elles »

  1. Texte fort et fort bien écrit, ke vrai problème c’est qu’on ne comprend pas qui est ce personnage/narrateur qui dit « je » : du coup pour moi, le texte perd de sa crédibilité….. Quel dommage !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s