Action culturelle

Concours de nouvelles #7 : « L’entonnoir »

Pendant tout l’été, découvrez les textes gagnants de notre concours de nouvelles sur la Prison Saint-Lazare, inspiré des photos du Musée Carnavalet – Histoire de Paris. Aujourd’hui, voici le texte de Sarah Zaïmov.

L’entonnoir

Babeth est soupeuse : elle racole à la sortie des restaurants sur les grands boulevards. Elle est arrêtée pour la première fois à seize ans. Au commissariat, elle dénonce sa mère : c’est elle qui reçoit les gains ! C’est pourtant Babeth qu’on arrête.

Dans la voiture, elle sanglote. Elle a entendu tellement d’histoires affreuses sur Saint-Lazare ! Les autres filles ne lui prêtent pas trop attention, beaucoup s’amusent ou font semblant. Babeth comprend vite qu’elle est la seule à n’être jamais venue. Une ou deux filles cachent leur maigre butin dans les fripes de la catin la plus souillée. Babeth, elle, n’a rien à cacher.

Au dépôt, on leur distribue des couvertures rugueuses. On les entasse dans une cellule crasse et puante. Babeth est surprise de trouver là des soeurs. Elle se demande ce que Dieu à avoir là-dedans. Elle n’y pense pas longtemps et s’apitoie plutôt. Elle maudit sa mère. La nuit passe, suffocante.

Le claquement de la serrure la réveille en sursaut, sa jambe droite la gratte, elle constate qu’elle est pleine de taches rouges. « A la visite » crie la soeur sur le pas de la porte. Babeth suit les autres en rang, le ventre lourd. Elle revoit des hommes, en blouse blanche. Quand vient son tour, l’un d’eux lui tire les cheveux, lui écarte la mâchoire, triture ses yeux, coupe ses ongles, fouille son sexe. On lui attribue un bonnet noir et deux semaines de séjour. Elle est transférée au quartier administratif.

Là, elle découvre l’univers poisseux et plein d’ennui de Saint-Lago. 6h, le lever, l’impitoyable toilette, dégoûtante. 7h, la prière. 8h, le petit-déjeuner. 8h30, la promenade, en rang serré. 9h, la couture, mortelle. 12h, le déjeuner. 12h30, la promenade, en rang serré. 1h, la couture, mortelle. 6h, la prière. 7h, le dîner. 8h, la toilette. 9h, le coucher. Et ainsi de suite jusqu’à ce que Babeth sorte. Sa mère l’attend sur le trottoir d’en face. « Au travail ».

Babeth se fait serrer une seconde fois, un an plus tard. Elle sait à quoi s’attendre cette fois, elle a moins peur. Elle maudit sa mère. Le dépôt. Les couvertures moisies. La visite. On lui attribue un bonnet noir et un mois de séjour, parce que c’est la deuxième fois. Babeth n’apprend rien. Elle retrouve quelques vieilles camarades. Les mêmes sœurs. Elle connait maintenant quelques magouilles. Elle sait se procurer du tabac, des allumettes, quelques friandises. Elle a même pu goûter parfois aux repas du restaurant d’en face, livré par les filles de services. Elle fait ainsi fructifier son maigre butin, comme toutes les autres.

Babeth déteste sa mère et le morne quotidien carcéral envenime son sentiment. Elle espère ne jamais la revoir. Pourtant sa mère revient chaque dimanche la tourmenter au parloir. Quand elle est là Babeth ne dit rien. Le brouhaha général étouffe les remontrances. Arrive bientôt le moment où elle doit sortir. Babeth panique. Elle déteste Saint-Lazare mais elle sait qu’en sortant ce sera pire.

A l’atelier, alors qu’elle recoud un long drap, elle s’enfonce une aiguille dans le bras. La sœur l’a vue faire. Après un rapide pansement, elle l’envoie au cachot. Babeth ne sait pas dire ce qui est pire du cachot ou des dortoirs. Avec une épingle, elle grave un « au diable ma mère » hésitant sur le mur. Rien n’y fait pourtant. Elle sort. Sa mère l’attend sur le trottoir d’en face. « Au travail ».

Dernière arrestation. Babeth a vingt ans. Elle ne mentionne plus sa mère. Elle est moins fraîche, moins vigoureuse, plusieurs lésions lui taillent les bras et le cou. Dans la voiture, elle reprend les mêmes gestes, cache des broutilles dans les fripes de la catin la plus pouilleuse. Elle retrouve le dépôt, les soeurs sinistres, les couvertures moisies, l’épaisse odeur d’urines.

La visite, les cheveux, la mâchoire, les ongles, le sexe. On lui attribue un bonnet blanc cette fois.

6h. Voilà un nouveau jour sans amour pour les prisonnières de Saint-Lazare. Un ciel morose pointe derrière la fenêtre. De gros cafards griffent les murs. Les filles sont levées, elles attendent que la porte s’ouvre. Elles se bousculent comme chaque matin pour passer première aux latrines. Elles savent la queue désespérante qui les attend avant d’atteindre la fosse putride. A 7h, les sœurs sont là pour la prière. Chacune des détenues se saisit de ses biens les plus chers et s’avance vers la chapelle. Il fait froid, quelques filles toussent, la plupart gigotent. Babeth est de celle-là.

Les lésions ont grignoté sa peau, elle sue aux tempes alors qu’une petite fumée s’échappe de sa bouche. Sa tête est très lourde, douloureuse. Les sermons s’écoulent, las, inaudibles. Babeth n’écoute pas. Elle pense à sa mère. Pourquoi chercher la grâce dans un tel enfer ? Les sœurs n’ont pas l’air plus convaincues. Babeth se gratte le coude avec vigueur. Elle suit des yeux une grosse punaise qui s’est glissée entre les chaises. Elle fait défiler les maigres images de sa vie et ne voit toujours pas ce qu’elle aurait pu faire. Elle a chaud. Pourtant il fait froid.

Babeth ne sort pas cette fois. Elle s’éteint toute seule au milieu de l’infirmerie et disparaît.

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