Action culturelle

Concours de nouvelles #8 : « Rencontre à la prison Saint-Lazare »

Pendant tout l’été, découvrez les textes gagnants de notre concours de nouvelles sur la Prison Saint-Lazare, inspiré des photos du Musée Carnavalet – Histoire de Paris. Aujourd’hui, voici le texte d’Isabelle Royer.

Rencontre à la Prison Saint-Lazare

Jeanne est arrivée chez nous, un lundi. Il y a trois semaines déjà et j’ai l’impression que c’était hier.

Lorsque j’ai vu son dossier chez le directeur, je n’ai jamais pensé que son passage me marquerait tant. Elle a juste 18 ans. Son beau-père et tuteur nous l’a confiée car elle a refusé ses avances et l’a menacé avec un coupe-papier effilé. Quelle mijaurée, ai-je pensé alors avec mépris. Ne sait-t-elle pas que le droit de cuissage est une pratique courante tout à fait d’à-propos dans sa situation. Sa prise en charge dans notre établissement va de soi en de telles circonstances. Nous allons lui apprendre à obéir, à ployer l’échine si elle veut un jour rentrer chez elle. La briser et la rendre conciliante sont les termes employés par le beau-père. Entre amis, on peut bien s’aider a-t-il ajouté. Le directeur a opiné et j’ai approuvé. Sa place est dans l’aile des jeunes filles affectées par voie de correction paternelle.

Quand elle a franchi la porte d’entrée, j’ai noté son port de tête, son air arrogant, sa démarche féline. Tout son corps vous narguait.

Nous allons te mettre au pas et tu feras moins la fière, me suis-je dit.

Une surveillante l’a prise en charge et l’a menée dans la salle réservée à la 1ère nuit. Elle lui a remis le costume que l’on porte dans sa section. Je l’ai regardée se changer, enfiler le jupon et la robe marron. Elle a ajusté le châle, le bonnet. Un beau brin de fille. Nous allions devoir la surveiller de près car cette Jeanne attirerait les convoitises. Et ici, tout particulièrement.

Le lendemain, les médecins l’ont examiné. Tous les regards la dévisageaient, la déshabillaient de la tête aux pieds. Ces messieurs du corps médical n’étaient pas en reste. Quelques prisonnières, non loin de là, épiaient la nouvelle.

A mon tour, j’ai observé la situation, remarqué les regards appuyés mais la donzelle ne semblait pas les voir. Était-t-elle sournoise? Il était encore trop tôt pour le dire, mais je l’avais à l’œil.

La visite terminée, la surveillante l’a conduite jusqu’au dortoir. Elle a eu l’air surprise par le nombre de lits mais elle n’a rien dit. Personne dans la chambrée. Les femmes sont dans la cour.

Elle lui a désigné sa place entre la Marthe et la Louise, des filles auxquelles il ne vaut mieux pas se frotter. Est-ce voulu ? Aucune confidence ne m’est venue aux oreilles. Jeanne a posé ses affaires et a suivi la geôlière.

Elle l’a emmenée à l’atelier de couture. Quand elle est entrée, tous les yeux se sont rivés sur elle. Elle a baissé les siens. Timidité ou fausse modestie, me suis-je demandé.

Lorsque l’heure du dîner a sonné, elle s’est rendue avec les autres au réfectoire. Assise à une tablée, elle a grimacé devant la soupe.

– Tu vas devoir t’habituer lui a jeté sa voisine. Aujourd’hui, c’est même meilleur qu’à l’ordinaire a-t-elle ajouté dans un rictus.

Le soir, j’ai vu Jeanne se blottir dans son lit. Elle a mis les mains sur ses oreilles pour se protéger des cris, des pleurs que l’on entend toujours résonner quelque part ici.

Elle est sensible, la petite. Elle a des progrès à faire mais elle s’habituera comme les autres.

Le lendemain matin, je l’ai regardée à sa toilette avec ses compagnes, près du calorifère.

– C’est à toi de le charger, la nouvelle, lui a dit la Marthe.

– Pourquoi moi ? a interrogé Jeanne.

– Parce que c’est ainsi. C’est pour la dernière arrivée.

Je sentais la tension monter dans la pièce.

– Je ne suis pas ta servante. J’irai quand ce sera mon tour.

– Mais c’est ton tour ma chérie, renchérit l’autre provocatrice.

J’ai vu le visage de Jeanne se fermer, serrer les poings et s’asseoir sur son lit.

Marthe encore en jupon, s’est avancée vers elle suivie de Louise et de quelques autres. Elles ont commencé à l’entourer.

Comme Jeanne ne bougeait pas, elle s’est mise à la bousculer, les autres empêchant la victime de s’échapper. Leurs cris attirèrent les surveillantes et elles les séparèrent. Jeanne fut confinée au cachot.

Je ricanais du tour des filles. J’observais Jeanne assise au bord de la planche qui allait lui servir de lit.

Elle s’est levée, a poussé le seau et a appuyé sa tête contre le mur.

Avec sa main, elle a commencé à caresser la paroi d’un geste doux et délicat.

Elle a passé ses doigts sur les graffitis comme pour effacer leurs traces. Je suis surprise par son attitude. D’ordinaire, la prisonnière blesse mes murs avec ses ongles, arrache des morceaux de plâtre, me crache dessus, pleure et m’injurie.

Mais chez Jeanne, pas d’insultes, aucun cri ne s’échappe de sa bouche. Je suis touchée malgré moi par sa bienveillance.

Tout à coup, j’ai entendu sa voix murmurer à un de mes murs,  » Mignonne, allons voir si la rose, qui ce matin avait éclose » et tout en m’effleurant de ses doigts, elle a ajouté, « c’est mon père qui me l’a apprise pour les moments difficiles, ainsi il est toujours avec moi ».

Une larme a coulé le long de la cloison mais personne ne sait à laquelle des deux elle appartient.

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