Action culturelle

Concours de nouvelles #9 : « Louise »

Pendant tout l’été, découvrez les textes gagnants de notre concours de nouvelles sur la Prison Saint-Lazare, inspiré des photos du Musée Carnavalet – Histoire de Paris. Aujourd’hui, voici le texte de Jean-Patrick Beaufreton.

Louise

Louise ne se demandait plus pourquoi elle était enfermée, pourquoi les gendarmes l’avaient arrêtée dans la rue qui la ramenait au logis de ses parents. Persuadée que c’était son père qui l’avait condamnée, au motif qu’elle refusait de lui remettre les sous qu’elle gagnait, elle ruminait contre lui.

– Tu es chez moi, tu paies ta pension ! grognait l’ivrogne dans les moments de délire.

Louise était certaine que c’était lui qui avait exigé son enfermement. Madame l’avait prévenue :

– Mon enfant, si vos parents vous privent de vos gages, dites-le-moi. J’ouvrirai un livret à la Caisse d’épargne et j’y verserai votre profit.

– Elle est gentille, Madame ! se répétait la fillette de quatorze ans. Elle m’aidera à sortir de là. Mon père, c’est un vaurien, je ne vais pas le laisser faire.

Louise cherchait le moyen de contacter sa patronne, elle en connaissait la bonté. Engagée juste avant Noël de 1889, elle avait appris en six mois à dresser la table, à coudre à la main puis avec la machine, à se tenir devant les invités et bien d’autres manières qu’elle n’envisageait même pas avant son embauche. Madame lui avait aussi enseigné comment se défendre des hommes tentés d’abuser de sa jeunesse et l’avait mise en garde contre les parents qui profitaient de leurs propres enfants :

– Tant de dangers qui guettent les innocents ! disait-elle pour appuyer ses avertissements.

Louise ressassait la « correction paternelle » :

– Un père peut demander à jeter son enfant en prison pendant un mois, s’il le juge révolté ou indocile. Il en a le droit !

Depuis qu’elle avait découvert cette injustice, la jeune fille avait remarqué des gamins disparus autour d’elle ; on prétendait leur départ vers des fermes où ils apprenaient un métier, leur placement dans les mines ou les ateliers lointains, mais plusieurs loupiots revenaient après quelques semaines et racontaient leur séjour à côté des bandits ; les filles parlaient de la prison de Saint-Lazare avec des « insoumises » de la rue, des catins, des traînées. Plus elle y pensait, plus les racontars des voisines confortaient les paroles de sa patronne : son père l’avait fait enfermer et Louise croupissait là depuis deux jours !
Seule Madame pouvait la libérer, mais comment l’avertir ? La fillette peinait à lire et à écrire ; elle n’avait confiance en personne pour l’aider : pas les bonnes sœurs gardiennes, strictes et rudes, sûrement pas les hommes en blouse blanche qui la regardeaient sur tout le corps, se rengorgeant de souillures et de prostitution :

– Les hommes abusent de la jeunesse ! avait prévenu sa maîtresse.

Après bien des hésitations, l’enfant se résolut à écrire elle-même et chercha les mots à utiliser pour persuader sa protectrice de venir à son secours.

– Je lui dirai que je suis à la prison de Saint-Lazare à cause de mon père, il a fait la correction comme elle a dit !

Ses idées restaient confuses et morcelées, Louise ne se sentait pas convaincue elle-même.

– Non, je dirai que je gardais mes sous pour acheter le tissu et me faire une robe, j’ai refusé de les donner… Non, elle le savait déjà !

Entre ce qu’elle croyait évident et ce que sa patronne ignorait, Louise revenait sans cesse au même point :

– Faut surtout que je lui dise de venir à mon secours… c’est ça qui est important. Parce que, ici, on passe son temps à attendre, gardées par des matons qui n’ont rien à faire de nous, des bonnes sœurs qui nous sermonnent à longueur de journée. Lui dire aussi que depuis deux jours, je mange plus, je me lave plus, je couche sur une planche, je pleure seulement… Pas oublier d’ajouter que, si elle veut, Madame n’a qu’à venir et me réclamer : elle est ma maîtresse, je suis à son service !

Louise trouvait ces mots pertinents : pleurer, réclamer, maîtresse, service. Animée d’un courage subit, elle sollicita de quoi écrire une missive à sa patronne. Pas habituée à pareille fantaisie, la sœur revint une heure plus tard et conduisit l’enfant dans un cachot avec une table, un tabouret, une feuille et une plume :

– Écrivez votre papier. Je reviens le chercher. Je le remettrai au directeur.

Le ton était sec, plus un ordre qu’une invitation, mais qu’importe. Louise s’appliqua à tracer les lettres. Des fautes saliraient son courrier ; elle s’en doutait, mais s’en fichait, l’essentiel était que Madame fût informée et qu’elle réagît en sa faveur.

Dans son bureau sombre, le directeur ânonna le billet à la supérieure des Sœurs de Marie-Joseph :

– Comment se tient cette dénommée Louise ?
– Elle refuse de manger depuis qu’elle est entrée chez nous.
– Une correction paternelle ?
– Tout à fait : une fille indisciplinée qui refuse d’obéir.
– Et cette dame à qui elle s’adresse, vous la connaissez ?
– Une de ces nouvelles bourgeoises qui s’imaginent changer le sort des filles en les montant contre leurs parents ou en leur faisant croire qu’elles ont des droits !

Confronté au choix entre révolte et discipline, le directeur avait pour mission d’assurer l’ordre : il déchira le papier, le froissa et le laissa tomber dans la corbeille.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s