Collections/Fonds patrimonial Heure Joyeuse

Les imitations de Robinson Crusoé

Le genre de la Robinsonnade :

Les lecteurs de tous âges se sont passionnés par la vie sur l’ile déserte. Le thème de l’enfermement, de la solitude, mais aussi de la liberté offerte, de la foi et volonté nécessaire pour surmonter les épreuves, de la transformation individuelle, de la survie immédiate puis l’aménagement des ressources et de l’espace, mais aussi de la rencontre avec l’altérité ont été des éléments clés repris dans de nombreux scénarios. Tout un genre nait : Les Robinsonnades.

Durant tout le 19e siècle, c’est l’âge d’or de ce genre de récit. Chaque pays, chaque éditeur veut le sien.

Ce genre toujours très actuel continue à inspirer les artistes et les auteurs.

On trouve des centaines de romans et d’histoires des robinsonnades,  certaines adaptés avec plus ou moins de distance avec l’œuvre de Defoe, d’autres n’en retenant que l’essence première. D’autres enfin intègrent des épisodes de robinsonnades dans des récits très diverses.

L’ensemble de ce genre étant très vaste, nous avons dû faire une sélection. Nous allons présenter ici quelques livres du Fonds patrimonial Heure Joyeuse, annonçant dès le titre un lien avec Robinson Crusoé. Nous verrons qu’un titre avec « Robinson » ou « Crusoé » n’annonce pas obligatoirement une histoire d’ile déserte !

Vous pouvez tous les consulter en salle de lecture jusqu’à fin novembre 2020, ou en faire plus tard la demande en passant par le catalogue des bibliothèques spécialisées de la ville de Paris.

Les introductions :

Les introductions des différentes adaptations valent la peine d’être lues, car elles expliquent  ce qu’on attend du texte, de l’enfant qui lit cet ouvrage (souvent, devenir un homme) et expliquent les troncatures faites, ou les différences avec la ou les œuvres d’origine.  On trouve parfois des réflexions sur les valeurs des textes, leurs mérites respectifs. Certains traducteurs vont modifier des personnages, leur donner plus de place, ou proposer des suites aux œuvres d’origine.

C’est le cas particulièrement  de Mme Isabelle de Montolieu, traductrice française du Robinson suisse, qui donna plus de place et de couleurs à la mère, supprimant les parties trop moralisatrices, et  qui écrivit une suite à l’aventure, sous la demande de son libraire (éditeur) et de son lectorat. Cette version eue beaucoup de succès. Cette traductrice et adaptatrice  écrivit dans la dédicace de la suite inventée au Robinson suisse « Cet ouvrage ayant été, dans l’origine, composé seulement pour les jeunes garçons, il entrait dans mon plan de le rendre, en même temps, instructif et agréable aux jeunes filles« . Deux planches gravées ont été envoyées à l’autrice par J. R. Wyss lui-même. Il n’a cependant pas participé à l’écriture de la suite.

Le petit robinson, ou  les aventures de Robinson Crusoé arrangées pour l’amusement de la jeunesse  (1812)

Cet ouvrage est parmi nos plus anciens. Le récit nous place au cœur de l’action, et débute par un dialogue de Robinson avec un marin où il explique ce que cela fait 7 ans qu’il a quitté ses parents.
https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000600656.locale=fr

Les références à Robinson Crusoé dans les œuvres sont souvent présentes.
L’enfant ou l’adulte héros de robinsonnade ont souvent connaissance du roman de D. Defoe et l’évoquent, dans une mise en abîme de lecture. Dans  La  petite fille de Robinson, l’héroïne porte le même nom de famille que le personnage et se croit son héritière directe. 
https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000601814.locale=fr

Avec un titre très proche Une petite fille de Robinson, une jeune irlandaise raconte l’histoire d’Alexandre Selkirk à sa jeune sœur, compagne d’infortune sur une ile déserte. Ce titre est consultable en ligne en intégralité.
https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000600775.locale=fr

Les deux Robinson raconte la fuite de deux enfants lors des déchainements de violence de la révolution, qui s’isoleront dans un couvent de Chartreuse et qui liront Robinson Crusoé aux petits montagnards qui les sauvent.
https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000605935.locale=fr

Les fidèles

Dans les robinsonnades, il y a les récits qui sont très proches de l’histoire de D. Defoe. On retrouve les thèmes du naufrage, de l’ile déserte, de la présence d’un Vendredi (qu’il soit un chien, un enfant, un marin, un singe, un autre naufragé…), et la solitude totale, du moins l’isolement géographique.

Parmi ceux qui ont fait date, on trouve Un robinson de douze ans, paru en 1818etécrit par Mme Mallès de Beaulieu, qui écrivit 16 autres ouvrages pour la jeunesse et qui vécut de 1760 à 1825. Un Robinson de Douze ans a eu un nombre considérable d’éditions.

Le roman est consultable sur Gallica et dans nos collections.

Un jeune garçon français, Felix, s’engage comme mousse contre le souhait de sa mère, dont il est « l’unique consolation ». Il menace de devenir mauvais sujet et la mère l’envoi en apprentissage de marin avec son parrain, capitaine de navire. Après un naufrage, il se retrouve seul avec son fidèle chien Castor sur une île déserte, où il va passer plusieurs années. Il se montrera très ingénieux et industrieux, la Providence et la nature seront généreuses. Des années plus tard, Felix trouve un nourrisson dans un canot, qu’il adopte et éduque. Plus tard, c’est la mère du héros, partie à sa recherche, qui échoue sur la côte. Felix a 18 ans à présent, et la pauvre femme ne le reconnait pas immédiatement. Entre ses 12 et 18 ans, l’enfant n’est plus le même et s’est corrigé de ses défauts. Plus tard, la troupe fait la découverte d’un coffre au trésor, qui sera restitué aux propriétaires légitimes, retrouvés lors du retour en France. La fin est heureuse et vante la félicité en famille.

C’est un livre d’éducation morale annoncé par l’introduction.

Un Robinson noir, d’Alfred Séguin, 1877.

Publié en feuilleton dans le Journal des Voyages du 10 novembre 1878 au 27 avril 1879, avec des illustrations de Castelli et Gerlier, ce roman s’est fait remarquer pour la variante originale qu’il introduit dans le mythe de Robinson : « La mode de la littérature « noire » exigeait même un Robinson noir, et les aventures du petit Robinson nègre (racontées par A. Séguin) dans les forêts d’Afrique [sic] sont très attachantes« , dit E. Lucas (La Littérature anti-esclavagiste au dix-neuvième siècle, 1930). « Cet ouvrage n’est pas une banale imitation de Daniel de Foë. L’aventure traditionnelle sert de cadre à une action vive, intéressante, à laquelle participent des personnages heureusement imaginés. Le point de départ est l’injustice, la cruauté d’un jeune créole envers son frère de lait. Cela seul présage des scènes aussi attendrissantes que dramatiques. Le Robinson Noir ne s’annonce pas uniquement comme une lecture attachante. L’auteur sait avec quelle ardeur le goût actuel se prononce pour les livres utiles. Des notions géographiques, botaniques, zoologiques prennent autant de place que les occasions le permettent ; aussi, ne manquera-t-on pas d’assimiler son ouvrage aux publications qui obtiennent à peu près dans le même genre de si légitimes succès, depuis quelques années. » (Revue du monde catholique, 1876). De son côté, la Revue britannique (1876) ajoute : « Nous nous figurions que tout avait été dit sur les Robinsons de tous les pays et de tous les âges, nous nous trompions ; M. A. Séguin vient de nous le prouver de la manière la plus heureuse avec son héros nègre, Le Robinson noir, que publie l’éditeur Ducrocq. Les aventures de cet enfant de l’Afrique ne sont pas moins attachantes que celles de son prototype blanc Robinson Crusoé. Soixante-douze belles compositions, gravées par Méaulle, illustrent ce beau volume, qui a sa place marquée au premier rang des livres de la saison à l’usage de la jeunesse, et dont profite aussi l’âge mûr. » L’ouvrage a paru assez original pour être aussi tôt traduit dans de nombreuses langues, italien, danois, suédois, allemand. L’édition anglaise (The Black Crusoe, 1879) a même été rééditée en fac-similé aux États-Unis en 1972, dans une collection patrimoniale de textes sur la négritude (The Black Heritage Library Collection).

Texte et résumé du libraire Jean-Etienne Huret.

On trouve dans ce Robinson noir un des rares exemples d’un « Vendredi» négatif.

Dans ce roman, Charlot et George, sont frères de lait. L’un est un jeune esclave et fils de la nourrice, l’autre est le fils du propriétaire d’une grande plantation. Une haine tenace anime George qui tyrannise Charlot, en tout impunité. Le jeune esclave s’enfuit après une altercation particulièrement violente. Après un naufrage et quelques années sur une ile déserte, Charlot retrouve George également naufragé. Le mauvais caractère de ce dernier n’a pas changé et il ne reconnait pas son sauveur. Sur l’ile George ne fera rien pour aider, pire encore, il gaspille les ressources patiemment accumulée par Charlot, lui laissant tout le travail. Charlot, exemplaire de dévouement et de patience, mais également de force morale finira par faire basculer la situation.

Les tensions entre les deux jeunes hommes sont celles de la société d’alors et ce roman mérite qu’on s’y intéresse.

Nous en avons un exemplaire dans nos collections, et vous pouvez  lire une version de 1877 en ligne sur Gallica

Les féminins

L’aventure se décline également au féminin, dans de nombreux romans du 19e siècle et 20e.

Parmi les plus anciens Robinsons au féminin, on trouve le Robinson des demoiselles, de Mme Woillezavec une première parution en 1835.

Une jeune fille, Emma, est orpheline de mère et déjà très solitaire dans son enfance (elle vit isolée jusqu’à ses 11 mois) Elle part vers l’Amérique avec son père et fait naufrage en 1807, puis vit solitaire sur une ile avec son chien. Au bout d’un an, elle retrouve une femme et son enfant, elles aussi rescapées du naufrage mais ayant débarquées dans une partie aride de l’ile. La mère confie sa petite fille à Emma et meurt rapidement d’épuisement et de faiblesse. La jeune enfant à environ 5 ans et est très faible. Emma doit prendre un grand soin d’elle et se rend compte du profond impact psychologique qu’on eut le naufrage et les rudes conditions de vie sur cette enfant.  La petite a oublié bien des choses comme l’existence des fleurs, ou l’usage des couverts. A 15 ans, Emma devient mère d’adoption de l’enfant et se charge de l’éducation morale et intellectuelle de sa pupille. On trouve alors dans le roman des morales propres à instruire les lectrices. Emma trois mois plus tard va enterrer le cadavre de Mme Duval. On trouve alors un long épisode de prières, de soumission à la volonté divine, puis diverses péripéties de la vie sur l’ile, avec un faux espoir de sauvetage lorsqu’un autre bateau sombre sans autre survivants.  Le père débarque sur l’ile 4 ans après le premier naufrage. On trouve alors le récit du père sur sa propre aventure. Le tout se dénoue en fin heureuse. La petite fille n’ayant plus d’attaches (son père qu’elle rejoignait est mort) elle reste avec Emma. Suite à l’obtention d’une fortune par héritage, un retour en France est rendu possible 6 ans après le départ initial.

Vous pouvez le lire entièrement sur Gallica, ou consulter les exemplaires de nos collections

Le petit robinson des demoiselles / Par Mme Woillez. 1885

La petite fille de Robinson (1844) par Madame La Comtesse de Germanie et illustré  par Pérignon

Orpheline de mère, Anna part avec son père en bateau pour retrouver un cousin promettant un appui financier. Elle partage le patronyme du personnage de roman et est persuadée d’être sa petite fille. Elle sera détrompée plus tard. On voit son attachement au personnage de fiction. Elle joue chez elle à l’aventurière et s’entraine avec des outils adaptés à son âge. Suite à un naufrage, la jeune fille se retrouve sur une ile avec un des marins du bateau.  Il meurt peu après leur arrivée. Anna trouve un environnement solitaire mais déjà construit : une cabane vide, des outils et fournitures, de petites commodités. Elle y vit seule 40 jours et tient un journal.  Elle rencontre un jeune garçon qui se présente comme « Vendredi ». C’est en réalité le propriétaire des lieux et le fils du gouverneur des Colonies. Ce jeune homme passionné de Robinson Crusoé a eu la fantaisie de se faire faire construire sur une petite ile une réplique de la cabane et des lieux de la fiction. Anna fini par retrouver son père, également rescapé du naufrage.

Une petite fille de Robinson par Alfred Des Essarts (1861)

Jane, jeune fille irlandaise et « petite mère » de sa famille de 5 frères et sœurs, est obligée de suivre son père dans son émigration en Australie pour fuir la misère et le chômage de son pays. Une longue première partie décrit la vie irlandaise et le contexte social. Le navire fait naufrage et Jane arrive à sauver l’une de ses sœurs, Madge. Leur chien Trim est également rescapé. Très affectée par la perte de sa famille,  morte sous ses yeux, elle se rattache à la vie par son devoir de veiller et de protéger sa jeune sœur. Au cours des années qu’elles passeront sur l’ile, elles domestiqueront un singe et des sortes de biches, se cacheront de sauvages cannibales, et survivront en gardant la nostalgie de l’Irlande. Lors du passage d’un navire, des années plus tard, elles courent le risque de se retrouver piégées dans un cirque de « bêtes curieuses », mais pourront prouver leur identité de retour en Irlande.

Ce livre est numérisé sur Gallica

Crusoette (1934) texte de Jacqueline Lagrange, illustrations en couleurs de Jean Chaudeurge et dessins en noir de Pierre Lissac.

Yvonne Delarmor suit ses parents vers l’Amérique du sud (dans l’espoir d’un meilleur salaire). Après un naufrage, elle se trouve seule sur une ile déserte. L’ile est paradisiaque et sans dangers. Elle élève singe, biches et perroquet (en guise de Vendredi). L’enfant se rebaptise « Crusoette », tient un petit journal au jour le jour, bourré de fautes d’orthographes et récite ses prières tous les jours. Elle trouve de la nourriture presque à foison et la faune locale est des plus amicales quoique légèrement anachronique. Des années plus tard, une bouteille à la mer, lancée par Crusoette, est retrouvée sur les plages françaises. Ses parents, également rescapés, partent la rechercher, et la localiseront par avion, en repérant la fumée de son camp.

L’originalité de cette robinsonnade tient en partie à sa fin, car « Vonnette » dépérit à son retour en France. Sa santé s’étiole ainsi que son moral. Elle reviendra sur son ile avec toute sa famille, et assez de personnes pour établir une petite colonie. Le thème religieux est également présent avec une forte vénération de la Vierge Marie.

C’est une Robinsonnade sans problèmes mais également utopique, car de telles conditions de vie seraient impossible dans le monde réel.

Les groupes familiaux

On pense bien sûr à la famille des robinsons suisses du pasteur Wyss. Cette « variation » isole sur une ile un pasteur, sa femme et ses fils. Le succès de cette œuvre donnera à elle seule une nouvelle branche de robinsonnades, avec ses propres traductions, adaptations,  et suites.

Cela méritera une nouvelle heure de la découverte, peut-être plus tard !

D’autres auteurs, comme Pierre Maël ont imaginé des aventures de frères et soeurs, dans Robinson et Robinsonne, vers 1921.

Fin du second billet.
Suite et fin de cette série demain avec un épisode qui s’arrête sur de nouvelles robinsonnades.

Claire Hillfiger

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