Fonds patrimonial Heure Joyeuse

Les multiples facettes du personnage de Baba Yaga

Second épisode de notre série « Baba Yaga, sorcière comme les autres ? Figures féminines des contes russes« 

Si l’héroïne du conte Vassilissa la Très Belle est étonnante, la figure de la sorcière, Baba Yaga, cache de multiples facettes, entre sorcière au sens où nous l’entendons dans les contes, ou magicienne et figure se révélant bienveillante envers l’héroïne.

C’est au XIXe siècle que l’image de la sorcière des contes que nous connaissons – une vieille femme laide, solitaire, cruelle sans raison et croqueuse d’enfants – fait son apparition, notamment dans les récits des frères Grimm. Disney construira par la suite les personnages cultes de ses dessins animés sur ce modèle, bien après les chasses aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles en Europe.

En Russie comme dans d’autres pays orthodoxes, il semblerait que les personnes s’adonnant à la « sorcellerie » aient été moins persécutées que dans les pays de confession catholique. On acceptait en effet mieux les savoirs populaires des guérisseuses et guérisseurs (le mot sorcière en russe ved’ma signifie celle qui sait, du verbe vedat’, savoir, de la même racine que vestnik le messager), à qui l’on faisait parfois appel. Dans le Nord de la Russie le chamanisme était également pratiqué. Cela n’a pas empêché Baba Yaga, la sorcière la plus connue des contes slaves, d’avoir très mauvaise réputation et de pâtir d’une représentation disgracieuse et effrayante, se déplaçant dans un mortier et fouettant l’air de son pilon, référence phallique liée à l’image de la dominatrice.. Elle reste en tous cas le personnage maléfique et surnaturel le plus connu de la culture populaire russe et intervient dans différents contes. « Baba » est un mot argotique russe signifiant « bonne femme », « paysanne », et « Yaga » viendrait de « ahi » signifiant « serpent » dans les plus anciennes langues indo-européennes. À l’origine, on peut imaginer Baba Yaga avec une queue de serpent, comme l’étaient souvent les créatures mythologiques slaves.

Dans l’imagerie populaire russe des années 1760 et notamment dans les loubki (loubok au singulier) des images inspirées du folklore, on retrouve des personnages féminins qui battent leur mari, ou des Baba Yaga dansantes, ivres et laides, qui frappent les hommes avec un pilon. La figure caricaturale de la femme méchante ou de la femme étrangère est assez répandue à cette période dans la culture populaire et dénote une forte misogynie.

Dans un article intitulé  « Baba Yaga pourra-t-elle jamais être belle et bonne ? », la chercheuse Magdalena Cabaj associe le personnage de Baba Yaga à une divinité déchue faisant ainsi écho à la thèse soutenue par des féministes engagées dans le « mouvement de la déesse » (Goddess Movement). La figure de la sorcière est en effet importante dans ce mouvement féministe qui prône depuis les années 1970 aux États Unis un retour politique à la pensée d’un matriarcat. Le mouvement lutte pour faire cesser l’opposition entre l’image de la déesse et l’image de la sorcière, car à l’origine il s’agit d’une seule et même entité. La séparation en deux figures « est la conséquence de la tentative d’affaiblissement du rôle des femmes dans la société », car ce qu’on ne connaît pas fait peur et il vaut mieux l’évincer ou le maîtriser. Pourrait-on imaginer Baba Yaga en déesse de la Terre mère ?

Placée au cœur des réflexions féministes entre autres, la figure de la sorcière l’a notamment été dernièrement grâce à l’essai Sorcières. La puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet, paru en 2018 : « Même les sorcières inquiétantes, celle de Hansel et Gretel ou celle de la rue Mouffetard, ou la babayaga des contes russes, tapie dans son isba juchée sur des pattes de poulet, m’ont toujours inspiré plus d’excitation que de répulsion. Elles fouettaient l’imagination, procuraient des frissons de frayeur délicieuse, donnaient le sens de l’aventure, ouvraient sur un autre monde », écrit Mona Chollet dans l’introduction de Sorcières.

Depuis les années 1960 avec le mouvement féministe spirituel néo païen de la Wicca, aux États-Unis, au Canada et au Royaume-Uni, des femmes revalorisent la figure de la sorcière : elles se revendiquent libres, militantes, proches de la nature, de l’invisible et d’une certaine forme de magie, de pensée magique s’exerçant dans des croyances et des rituels.

Le prochain épisode de notre feuilleton nous conduira à nous intéresser de plus près à l’habitat de la sorcière, qui nous en dit long sur son côté magique et une facette plus démiurgique et positive.

Pauline Bourrilly

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s