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Les représentations contemporaines positives de Baba Yaga

Quatrième et dernier épisode de notre série « Baba Yaga, sorcière comme les autres ? Figures féminines des contes russes »

Pour terminer cette série sur le conte Vassilissa la Très Belle et le personnage de Baba Yaga, nous nous sommes plongés dans deux exemples de la production européenne actuelle qui revisite le personnage de Baba Yaga. Elle y est présentée comme une magicienne détentrice de grands pouvoirs, qui communique avec le monde des morts et guide ces derniers : c’est une passeuse, une gardienne. Il est intéressant de constater que la production littéraire contemporaine et européenne pour enfants s’empare des mythes slaves d’antan pour donner une image plus positive de la figure de la sorcière.

Couverture du roman de Sophie Anderson, illustré par Marie-Anne DE BÉRU

La maison qui parcourait le monde est un roman fantastique écrit par Sophie Anderson en 2018 en anglais, publié en 2020 en France à l’école des loisirs (et traduit dans plus de 15 pays). L’autrice est anglaise, elle s’inspire des récits que sa grand-mère d’origine russe lui racontait quand elle était enfant. Le roman retrace l’histoire de Marinka, une jeune fille orpheline de 12 ans, petite-fille d’une Yaga, un peuple issu de familles ancestrales des Steppes. Marinka vit avec sa grand-mère dans une maison sur pattes de poulet, avec clôture de crânes, comme dans le conte traditionnel. Mais sa grand-mère, même si elle provoque peur et mystère chez les vivants qui ne l’ont jamais vue, est une magicienne douce et bienveillante, malgré un corps disgracieux (il ne rompt pas avec la traditionnelle représentation des sorcières). Toutes deux organisent des cérémonies pour accueillir les morts dans leur nouveau monde. La jeune fille est destinée à succéder à sa grand-mère, on retrouve ainsi le motif de la passation de pouvoir entre femmes d’une même lignée. Mais Marinka rêve évidemment comme toutes les jeunes filles de son âge de se faire des amis, et quand elle rencontre Benjamin, elle ne veut plus le quitter. Difficile quand la maison dans laquelle elle vit n’en fait qu’à sa tête et décide de déménager seule, sur ses pattes de poulet… Marinka décide de s’affranchir des traditions : c’est aussi l’histoire d’une émancipation (ce passage rappelle le conte slave Ivachko-Ourseau dans lequel la fille de Baba Yaga indique au héros comment tuer sa mère afin de trouver l’émancipation).

Extrait : La maison vit pour les Morts. Baba aussi. Elle virevolte d’un invité à un autre, son corps déformé par la vieillesse désormais aussi léger qu’un oiseau-mouche.
Les rares fois où des Vivants se sont approchés de la maison, je les ai entendus chuchoter. Je les ai entendus dire que Baba est une sorcière, laide et hideuse, un monstre. Je les ai entendus dire qu’elle dévore les gens. Mais ils ne l’ont jamais vue ainsi. Elle est belle quand elle danse parmi les Morts et leur apporte réconfort et joie. J’aime son large sourire qui laisse voir ses dents de travers, son gros nez couvert de verrues, ses cheveux blancs clairsemés qui s’échappent de son foulard orné de têtes de mort et de fleurs. J’aime son gros ventre confortable et ses jambes courtes et arquées. J’aime la façon dont elle met tout le monde à l’aise. Quand les Morts arrivent ici, ils sont perdus et désorientés, mais ils repartent calmes et apaisés, prêts pour leur voyage.
(p. 17)

Un autre album, Vassilissa-la-Belle : un conte traditionnel russe, illustré par Anna Morgounova, publié en 2015 chez Minedition, donne une vision positive de Baba Yaga, en magicienne puissante.

Légende : Vassilissa s’enfuyant avec la torche de Baba Yaga, et punissant sa marâtre, vue par Anna Morgounova

L’album reprend le conte originel que nous avons cité au début de cette présentation, mais ici Baba Yaga est présentée comme un personnage davantage magique que maléfique, de même que son univers et ses pouvoirs. Sur la quatrième de couverture du conte, il est décrit comme « un régal pour les amateurs de contes de fées de tous âges. » La féérie est en effet présente dans les illustrations colorées où l’on retrouve des petites étoiles scintillantes comme des paillettes à la place du feu s’exhalant du crâne offert par Baba Yaga à Vassilissa. La sorcière n’est représentée qu’une seule fois, telle une magicienne des ténèbres qui n’a plus grand-chose à voir avec la sorcière de Bilibine, mais on voit surtout des éléments symboliques magiques représentatifs de son monde. L’illustratrice Anna Morgounova, d’origine russe, place ces mots en exergue du conte :

« Baba-Yaga est l’un des principaux personnages des contes populaires russes de mon enfance. Elle est presque toujours décrite comme une sorcière, et ceux qui l’ont dessinée l’ont souvent montrée avec des cheveux aussi sauvages qu’emmêlés, un nez crochu, et portant un collier d’os. Elle s’envolait de l’intérieur d’un canon et mangeait bien sûr de la chair humaine.

Moi, j’ai toujours rêvé d’une autre Baba-Yaga, parce que je la vois plutôt comme une magicienne aux grands pouvoirs, maîtresse de la forêt, des animaux et des oiseaux, du jour et de la nuit. Ma Baba-Yaga peut lire dans les pensées et prendre de nombreuses formes différentes. Elle vit à la frontière entre le royaume de la vie et celui de la mort. Et même si elle n’est bien sûr vraiment pas la bonté même, elle sait quand ceux qui ont le cœur pur (comme Vassilissa) ont besoin de son aide. Je l’ai montrée ici comme une sorte d’être hybride, mi-oiseau, mi-femme. Mais comme pour une ombre, son essence ne peut pas être entièrement saisie. Elle est belle et puissante, mais elle inspire aussi la peur. »

Le nom de Baba Yaga est aujourd’hui réemployé par la maison de retraite les Babayagas, fondée en 2012 à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Il s’agit d’un lieu ouvert uniquement aux femmes, qui prône la vie en communauté dans le respect et l’entraide, pour des femmes âgées mais indépendantes et autonomes, qui se revendiquent pour la plupart féministes, refusent d’être assistées et infantilisées. Une réappropriation du personnage de Baba Yaga, qui reprend sa place parmi les femmes, car elle n’est somme toute qu’une « sorcière comme les autres », aurait dit Anne Sylvestre (1975) !

Pauline Bourrilly

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