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MUSIQUE : les nouveautés de mars 2022

Tous les deux mois, la revue des nouveaux arrivages côté musique.
La playlist de notre sélection est disponible sur SpotifyYouTube, et Deezer.

Jazz

En jazz, le maître-mot sera modernité. Notre sélection se concentre en effet sur de « nouveaux » grands talents avec pour commencer la productrice anglaise Emma-Jean Thackray après plusieurs EPs sur son propre label Movement, la Londonienne sort Yellow son premier album entre jazz fusion des années 70 et p-funk. Hommage à l’astrologie et au cosmos, l’influence de Sun Ra ou d’Alice Coltrane plane sur ce disque à l’inventivité indéniable. Autre jeune talent dont on a beaucoup parlé pour son précédent disque Suite For Max Brown, l’ex-guitariste du groupe de post-rock Tortoise Jeff Parker commence une très belle carrière solo chez International Anthem, jeune label de Chicago désormais incontournable du jazz inclassable contemporain. Avec Forfolks, il réinvente son jeu de guitare en créant des compositions minimalistes et méditatives. Toujours chez International Anthem, gros coup de cœur pour But Only After You Have Suffered de Jamire Williams. Entre rap, électro et musique expérimentale tout en partant du jazz, univers premier du musicien cet album aux multiples collaborations (plus d’une vingtaine, de Carlos Nino à Chassol en passant par Lisa E. Harris) nous transporte littéralement. Aboutissement de cinq années de travail il s’impose comme une sorte d’hymne spirituel aux sonorités des plus modernes, avec comme ultime prière le splendide « Pause in His Presence ».

Rap

Quel plaisir de retrouver la voix si touchante de MacMiller et son univers légèrement psychédélique. La réédition en vinyle de Faces, album tournant dans sa carrière, nous rappelle combien son univers singulier nous manque. Le rappeur de Pittsburgh décédé d’une overdose en 2018, y évoque sans fard son addiction aux drogues, et son amour de la musique pour seule bouée de sauvetage.
D’amour, il est beaucoup question aussi sur Broken Heart & Beauty Sleep. Dans un univers néo-disco et avec une pointe d’outrance tout à fait jouissive, la rappeuse trans Mykki Blanco interpelle sans équivoque l’auditeur par ses textes crus sur sa sexualité. Nous voilà replongés aux grandes heures du Studio 54 qui accueillerait un battle endiablé de voguing.
Retour à la maison pour finir, confortablement installé dans le Salon de Kool Keith. Le rappeur new-yorkais y décortique avec l’ironie féroce qui le caractérise notre fascination pour le luxe et le ketchup, à grand renfort d’instrus bulleuses et pénétrantes. Efficace.

Pop, rock et folk

Notre sélection rock vous fera cheminer en terrain hivernal avec un chouette panel de musiques froides, mais également dans le temps avec de très belles rééditions. Si vous connaissez peut-être Popol Vuh pour les bandes originales des films de Werner Herzog, aucun doute que vous ne serez pas déçu par Agape-Agape originellement paru en 1983. Éminent groupe de krautrock des années 70, Popol Vuh fait décoller l’auditeur grâce à ses compositions imprégnées de musiques traditionnelles fantasmées, de synthés planants et de soli de guitare électrique épiques. Une autre belle curiosité est enfin rééditée en vinyle, celle du groupe très éphémère ESP Summer, né de la réunion entre Ian Masters de Pale Saints et de Warren Defever de His Name Is Alive en 1994. Le bien nommé Kingdom of Heaven, paru sur un label japonais à l’époque, contient bien des choses du meilleur de la pop des années 90 : une appétence pour une production simpliste mais efficace très lo-fi, des voix éthérées et des guitares électriques parfois bruyantes rafraîchies bien souvent par un chorus soutenu très shoegaze. Toujours dans la vague froide des belles rééditions un peu obscures, le label anglais Upset The Rythmn continue son travail de rééditions des productions du groupe de post-punk Normil Hawaiians. La compilation Dark World (79-81) rassemble tout ce qui date des premières années du groupe, c’est-à-dire les singles et EPs, une Peel Session de 1980, ainsi que quelques démos, extraits et autres raretés. Ces débuts montrent l’agressivité et la créativité presque expérimentale d’un groupe qui n’apparaît nulle part dans l’histoire du post-punk alors qu’il est bien unique en son genre. L’ambiance se tend encore un peu plus et on lorgne du côté des musiques expérimentales avec le trio noise rock japonais Boris. Actifs depuis la fin des années 90, leur exigence continuelle et leur radicalité esthétique se ressentent encore dans W même s’il paraît plus « pop » que ce à quoi ils nous avaient habitués. Cette accessibilité nouvelle est une grande réussite alliant douceur de la voix de Wata et des harmoniques de guitare et rudesse de la distorsion de basse/guitare.

Dans une atmosphère plus lumineuse mais tout de même mélancolique, l’excellent Songs Known Together, Alone du groupe américain d’indie rock Pile est à découvrir en vinyle. Le titre est programmatique car il s’agit en fait de la réunion de quelques-uns des plus beaux titres du groupe réinterprétés en solo par le leader Rick Maguire. Double vinyle à lire en 45 tours, le premier est interprété à la guitare, le deuxième au piano. En solo, l’émotion prodiguée par Rick Maguire est encore plus intense, l’aspect minimaliste renforçant son sens de la mélodie. Terminons cette sélection avec légèreté grâce au girl band de Seattle La Luz. Actives depuis 2012, ce quatrième album ouvre une autre voie à leur mélange de surf music et de rock psyché en proposant un disque plus produit et plus pop par l’intégration de nombreux sons cosmiques de synthés, des rythmiques motorik et d’un travail important sur le mixage.

Musique classique et contemporaine

En musique de chambre, le dernier enregistrement du Quatuor Hermès est encore un sommet après celui qu’ils avaient consacré à Maurice Ravel, Claude Debussy et Henri Dutilleux. Il s’agit ici de deux œuvres fondamentales de Schubert, le quatuor n°13 « Rosamunde » et le quatuor n°14 « la jeune fille et la mort ». Le premier est doux et mélancolique quand le deuxième se fait sauvage et intense. La formation est toute aussi impressionnante dans les deux atmosphères et offre une nouvelle vision de cette œuvre à redécouvrir. En musique symphonique, nous avons sélectionné le volume 10 de l’ambitieux projet Haydn 2032 réunissant ses 107 symphonies. Les Heures du jour regroupent les symphonies 6, 7 et 8, dite « Le Matin », « Le Midi » et « Le Soir ». Le chef italien Giovanni Antonini et l’orchestre Il Giardino Amorico sont d’une constance ahurissante dans l’excellence de l’interprétation de cette œuvre grandiose. Beaucoup moins connu, il est temps de parler d’un délaissé de l’histoire de la musique, Sergueï Liapounov. Le pianiste Florian Noack exhume avec brio Les 12 études d’exécution transcendante, influencées par Lizst que Liapounov vénérait. Empreintes du folklore russe, elles font à la fois preuve du sens poétique et de la prouesse technique du compositeur du début du XXe siècle. En musique contemporaine enfin, notre choix se porte irrésistiblement sur les œuvres complètes pour quatuors et trios à cordes de Penderecki interprétés par les fabuleux chambristes du Tippett Quartet. Réunissant 56 années de travail pour cordes, cet enregistrement montre l’évolution de son travail et de ses influences, de Ligeti à Xenakis, et comment Krystov Penderecki, au-delà de son œuvre la plus connue Threnody For The Victims of Hiroshima, nous plonge dans un post romantisme et une inquiétante étrangeté.

Musiques électroniques

Le producteur anglais Moiré annonce des temps obscurs en invitant Demigosh à rapper sur plusieurs des morceaux de Good Times, un titre à l’ironie amère. Entre techno lo-fi et deep house, Moiré convainc sans trop forcer.

Très attendu, le premier album électro très convaincant de Blutch lui promet un bel avenir. Rempli de très belles vagues qui viennent frapper de leur écume étincelante les côtes de sa Terre promise – la Bretagne, fil rouge de ce LP -, on se laisse promener en perdant la notion du temps sur cette île foisonnante de chemins, qui serait présidée par Four Tet.
Pas très loin de ce coin sympathique, on aperçoit Ross from Friends qui passe faire coucou en voisin avec Tread, son deuxième album électronica en main, paru chez Brainfeeder. Coloré et rêveur, bricolé et bizarre, ce drôle de gars touche-à-tout confirme son talent et les espoirs qu’on porte sur lui.

Musiques de films

Deux salles deux ambiances sur le front des musiques de films.
En ouverture, le compositeur Tim Hecker vous balade dans le grand nord en signant pour North Water une BO ambient des plus apaisantes, à écouter sous son plaid avec une tisane.

Pour la dernière séance, on vous emmène dans un camping un peu flippant du Massachussetts. Dans la caravane à la lumière défaillante, vous passerez la fin de soirée avec Boy Harsher, duo dark pop, qui signe la BO de son propre film, The Runner, version gore de Twin Peaks. Sympa, on vous dit !

Musiques inclassables et expérimentales

En musique expérimentale, nous naviguerons entre patrimoine et nouveauté très fraîche en commençant par nous plonger en eaux claires dans l’œuvre subaquatique d’un pionnier de la musique électro-acoustique, Michel Redolfi, avec Sonic Waters, Underwater Music (1979-1987). En effet, Redolfi lance en 1981 la musique subaquatique (underwater music) dans l’environnement du Pacifique et invente les premières lutheries sous-marines offrant au public une immersion auditive et sensorielle en pleine eau. Concerts en mer et en piscine s’enchaînent. Le concept est particulièrement intéressant mais en plus les compositions sont étonnamment d’une grande musicalité entre ambient et New Age.

Plutôt entre paysage sonore et drone music, notre coup de cœur ira à la nouvelle collaboration entre Alexander Hacke, bassiste d’Einstürzende Neubauten, et Danielle Picciotto, musicienne et réalisatrice. Complexe et minimaliste à la fois, Hackedepicciotto utilise de nombreuses techniques vocales (spoken word, chant de gorge) et un instrumentarium étrange, l’autoharpe, la vielle à roue et l’idiophone en tête. Télescopant les ambiances néo folk et néo-classique à un univers dark ambient ou indus, The Silver Threshold se révèle passionnant.

Chanson et variétés françaises

Gros retour aux années 80 et à la new wave un peu sucrée ou carrément acerbe avec une petite dose de cynisme, la chanson française sélectionnée ici se fait résolument « moderne ».
Premier album pour le groupe auto-étiquetté shlag wave Gwendoline, Après c’est gobelet ! adopte ce ton très désabusé qui peut hérisser le poil de certains mais qui réjouira ceux qui se reconnaissent dans ce mode de vie fait de rencontres faciles et de lendemains difficiles. Plus léger et plus pop, le jeune groupe montréalais Paupière, propose avec leur second album Sade Sati une électro-pop à géométrie variable en terme de sens (finalement comme de nombreux paroliers des années 80). Tout comme la pochette qui peut plonger l’auditeur dans un abîme de perplexité, la chanteuse Julia en dit : « Elle nous montre comme deux enfants, des jumeaux, produits d’une société dystopique, alors qu’on découvre des reliques du rock, disparu ou censuré, qu’on essaie de reproduire avec des machines. Qu’on soit des superhéros ou des monstres, c’est à toi de choisir, finalement. »
À vous de choisir, donc.

Musiques du monde

Pionnier de la world music africaine, explorateur sonore et incroyable mélodiste, Francis Bebey fait son retour avec Dibiye enfin réédité par le label PeeWee ! La musique du camerounais est décidément un émerveillement, l’album étant un bijou taillé dans des ritournelles irrésistibles et serti d’une voix étrangement chaleureuse et belle. Drôle de crossover entre musique néo-classique et minimaliste et maloya, Labelle va un peu loin encore dans l’expérimentation avec Éclat. Depuis 2019, Jérémy Labelle n’a de cesse de renouveler son travail réunissant toutes ses influences pour s’affranchir des codes de la composition des différents genres qu’il étudie pour un résultat assez unique.

Samy Ben Redjeb, patron du superbe label Analog Africa, poursuit son exploration des trésors cachés de la musique africaine avec Essiebons special : Ghana Music Power House Music en donnant un éclairage sur l’âge d’or du label ghanéen Essiebons de la fin des années 70 aux débuts des années 80 avec au programme, quatorze pépites d’un subtil mélange de jazz-funk et d’afro-beat. De quoi vous faire danser dans votre salon !

On s’arrête là pour cette fois, et on vous laisse découvrir par vous-mêmes cette sélection en empruntant nos disques, et/ou en écoutant notre playlist, disponible sur SpotifyYouTube, et Deezer.

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